Un album tout en textures

Salomé Leclerc s’impose certainement comme l’une des autrices-compositrices les plus douées de sa génération avec Mille ouvrages mon cœur, son quatrième album en carrière.

Poursuivant le travail amorcé sur son précédent, Les choses extérieures, lancé en 2018, la chanteuse et multi-instrumentiste propose un album atmosphérique et texturé, plein de surprises, fait autant de grands fracas que de moments d’apaisement – le passage, par exemple, de la quasi-grunge et intense Avant les éclats à la douceur de Chaque printemps.

Ces ruptures qui tiennent réveillé sont aussi présentes à l’intérieur même des chansons, comme ce court et dramatique temps de respiration dans Juste toi pour moi, ou la finale en crescendo d’Anyway.

Avec Louis-Jean Cormier à la coréalisation, on sent la musicienne en plein contrôle de son univers et de son son, farouchement indépendante, capable, par exemple, d’utiliser un quatuor à cordes et des cuivres sans appuyer sur leur présence – ce qui leur donne encore plus de force et de puissance – ou de couper la fin de sa dernière chanson, l’émouvante Tes voyages, d’un coup sec et surprenant – comme la vie qui s’arrête tout à coup.

Il y a de l’intelligence et de la recherche dans cet album, mais surtout beaucoup de cœur, des émotions à fleur de peau, un souffle battant qu’on entend sur Cinéma et La vie parfois justement, ou dans la magnifique Où on s’est trouvé, avec la voix si riche au grain subtilement éraillé de la chanteuse, qui revient constamment comme un écho.

Et il y a bien sûr l’écriture poétique et elliptique de Salomé Leclerc, toujours aussi mystérieuse, mais maîtrisée, qui parle d’amour et de deuils, de rencontres, de départs et d’attente, grands thèmes traités avec un point de vue personnel, sans un mot de trop.

« Ramène-moi encore le vent qui nous dessine », chante-t-elle dans Tes yeux à Barcelone, comme une invitation à un voyage planant, intime et universel. Il lui a peut-être fallu mille ouvrages pour créer cet album, mais voilà une artiste qu’on aime voir grandir et explorer, qui tient ses promesses et qu’on suivra encore longtemps.

Pop alternative

Mille ouvrages mon cœur

Salomé Leclerc

Audiogram

Quatre étoiles

L’âme de James Blake

Quelle splendide offrande que ce nouvel album de James Blake. Sur Friends That Break Your Heart, son cinquième disque, le R&B domine, et les tonalités du Blake des tout débuts sont de retour.

Le titre de l’opus l’indique, il est question d’un cœur brisé, celui de James Blake, qui s’épanche sur ses peines d’amour. Des peines causées par la romance, mais aussi par l’amitié, et d’autres fois, par lui-même. Le Britannique ne s’arrête pas à ce sentiment, il explore une large palette d’émotions, de la solitude au doute en passant par l’anxiété et la profonde insécurité. Par ses chansons, on a accès à une fenêtre sur les maux de son âme. C’est intime, sombre, théâtral, envoûtant.

Ses ballades au « je » et au « tu » baignent dans une profonde mélancolie. Un état qu’il exprime si bien (par ses textes et par l’ambiance de ses mélodies) qu’il nous envahit dès que la première pièce, Famous Last Words, débute, pour ne nous quitter que longtemps après l’écoute du disque.

La ravissante voix de James Blake flotte au-dessus de productions parmi les plus remarquables qu’il nous a jamais offertes. Sur Friends That Break Your Heart, le R&B se frotte à l’électro, cette fibre numérique assumée agissant comme un fil conducteur. C’est somptueux. Peut-être, cependant, que le disque manquera quelque peu de relief pour certains (pas nous !), surtout si on le compare à de précédentes propositions de Blake.

I’m So Blessed You’re Mine est une déclaration d’amour qui ne se détache pas tout à fait de cette tristesse que l’auteur-compositeur-interprète sème au fil des pièces. Une tristesse qui semble émerger d’une profonde introspection que l’on est invité à découvrir. La collaboration avec l’Américaine SZA, sur Coming Back, est un coup de maître. Show Me, en duo avec Monica Martin, nous transporte dans un monde céleste, grâce à ses rangées de cordes et d’harmonies aériennes.

Blake est honnête, il écrit avec une probité quelques fois désarmante. Sa poésie est de toute beauté, il montre une fois de plus quel grand auteur il est. Avec Friends That Break Your Heart, James Blake s’approche du sans-faute.

Pop/R&B alternatif

Friends That Break Your Heart

James Blake

Polydor/Republic

Quatre étoiles

Le goût de chanter

Récemment découvert par le public planétaire de Sex Education grâce à La ballade des gens heureux, Gérard Lenorman ose sortir un premier album inédit en 20 ans.

Le goût du bonheur, autoproduit, est d’abord propulsé par la ballade humaniste Changer, écrite et composée par Vianney, superstar de la pop franco. Le jeune chanteur prête aussi sa plume à Regarder s’en aller les choses. « Qu’il est beau de voir filer la vie », y chante Lenorman, âgé de 76 ans et atteint d’une « grave maladie », selon ses dires.

Avec un grain éraillé et un souffle qui rappellent parfois Daran, la voix tient bon. Elle porte tantôt les mots du célèbre parolier Claude Lemesle, tantôt ceux du romancier Nicolas Peyrac ou des collègues Serge Lama et Bénabar.

Voilà une succession de chansons bien ficelées, arrangées sobrement, où le petit prince de la chanson aborde avec humour ou tendresse les beautés éphémères (La terre s’est endormie, L’infini voyageur), les pleutres de la pensée – « Le cul entre deux chaises, c’est sûr que t’es mal assis » – ou encore la valeur de l’entourage (Maman, Je vous le dis).

Il faut du courage et de la passion pour faire paraître un 18e album studio sans aucun soutien financier. Le jeu en aura valu la chandelle, surtout si la flamme devait s’éteindre bientôt.

Chanson

Le goût du bonheur

Gérard Lenorman

GL Productions

Trois étoiles

Faire comme si… il était chanteur

On voit de temps en temps des humoristes mettre le pied dans le monde de la musique. On pense à Patrick Groulx (et ses Bas Blancs) ou à Daniel Grenier (et ses Guerriers de la lumière). Des deux, le premier s’en tire plutôt bien, même quand il n’essaie pas de faire sourire, alors que le deuxième n’a jamais vraiment convaincu, surtout quand il n’essaie pas de faire rire.

Et puis voilà Laurent Paquin. Qui caressait depuis longtemps, dit-on, le rêve d’enregistrer ses chansons – pas des trucs comiques comme en 2012. Il en a couché 13 sur son disque Et faire comme si, dont une reprise d’une vieille et fort belle chanson de Plume, À même l’avis (intitulée À même la vie, sur l’album Triniterre) et La rue Rachel, tirée de la comédie musicale Pied de poule. Il défend correctement celle de Plume, mais son autre interprétation montre clairement les limites du chanteur qu’il peut être.

Laurent Paquin le sait sans doute lui-même, il ne possède pas une grande voix et n’est pas un grand interprète. Son folk, teinté de country, n’a donc pas beaucoup de marge de manœuvre. Si ce n’était des arrangements adroits et bien tournés du réalisateur Éric Desranleau (Wonder-Trois-Quatre, Mes aïeux), ça tomberait probablement complètement à plat.

Ce qui ressort, par contre, c’est la sensibilité de l’auteur, qui vise juste ici et là avec de jolies images. On pense à : « Et espérer au bout du voyage/Où je pourrai, une heure/Me délester de mon bagage/À défaut d’y poser mon cœur » (Et faire comme si). Ces chansons montrent Laurent Paquin à cœur ouvert, préoccupé par le temps qui passe et la finalité de la vie, et dévoilent des paysages intérieurs teintés de gris. C’est parfois touchant, mais insuffisant.

Folk

Et faire comme si

Laurent Paquin

Big In the Garden/ Amplitude/Propagande

Deux étoiles

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