Afghanistan

Additionner les reculs

L’élimination du chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, le week-end dernier à Kaboul, vient rappeler que le retrait des Américains d’Afghanistan, complété il y a un an, s’est traduit par une résurgence de groupes terroristes dans ce pays. En fait, depuis le retour des talibans au pouvoir, l’Afghanistan additionne les reculs.

De façon générale, quelle est la situation en Afghanistan ?

« Elle n’a pas atteint la stabilité espérée, dit Sami Aoun, professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Il n’y a eu ni modernisation, ni développement, ni prise en charge des disparités économiques et sociales. Les talibans ont mis une chape de plomb sur le pays pour exercer une emprise politique. Il n’y a pas de reconnaissance des autres représentants de la société, de la pluralité ethnique ou religieuse. Les talibans font une lecture de l’islam sans considération pour les droits de la personne. »

Qu’en disent des organisations comme l’ONU ?

Guère mieux. Le 20 juillet, un rapport de l’ONU évoquait une « érosion » des droits de la personne dans le pays. « La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) recense les graves violations des droits de l’homme […] notamment les exécutions sommaires, les mauvais traitements et les disparitions forcées d’anciens membres des forces de sécurité nationale afghanes », lit-on dans le document. « La dégradation va à vitesse grand V depuis la reprise du pouvoir par les talibans, ajoute en entrevue France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone. Amnistie internationale a récemment publié un rapport sur la situation des femmes où, en matière de droits, on est revenu à la case départ. »

Que dit ce rapport ?

« En moins d’un an, les talibans ont saccagé les droits des femmes et des filles en Afghanistan, lit-on en introduction du document publié en anglais. Ils ont violé les droits des femmes et des filles à l’éducation, au travail et à la libre circulation, démoli le système de soutien aux femmes et aux filles fuyant la violence domestique. » La situation des femmes est encore plus précaire dans les régions rurales, très conservatrices, situées loin des centres et des services, si ténus soient-ils.

Comment expliquer ces zones d’ombre ?

« Le problème avec l’Afghanistan est que le pays est devenu beaucoup moins médiatisé en raison de l’accès [réduit] donné aux journalistes internationaux », observe Laurence Deschamps-Laporte, directrice scientifique au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). « Les risques auxquels les médias font face sont énormes. On ne sait pas trop ce qui se passe. Il y a un total manque d’information journalistique. On a très peu de rapports, de reportages, en regard de ce qui se passe non seulement à Kaboul, mais surtout dans les régions. »

Pourquoi évoquer la résurgence des groupes terroristes depuis un an ?

Parce qu’ils étaient au cœur de l’accord de Doha, signé le 29 février 2020. L’accord prévoyait le retrait de toutes les forces occidentales (complété le 30 août 2021 avec le départ des derniers soldats américains)en échange de quoi, les talibans s’engageaient à empêcher des groupes terroristes, dont Al-Qaïda, de s’activer dans les zones du pays sous leur contrôle.

Pourquoi l’élimination d’Ayman al-Zawahiri est-elle la preuve de cet échec ?

« Ayman al-Zawahiri a été éliminé dans le quartier le plus huppé, le plus cossu de Kaboul, note Sami Aoun. Le fait qu’il se trouvait dans la maison d’un proche collaborateur du ministre de l’Intérieur, Sirajuddin Haqqani montre que le réseau Al-Qaïda essaie de s’imposer dans la vision générale des talibans. » Haqqani est soupçonné par les États-Unis d’être à la tête d’un réseau terroriste et d’entretenir des liens très étroits avec Al-Qaïda.

Pourquoi le groupe État islamique (EI), en lutte contre les talibans, est-il aussi présent dans le pays ?

Comme le souligne l’accord de Doha, les talibans n’ont pas le contrôle sur tout le pays. L’EI revendique plusieurs attentats mortels, dont celui ayant fait une centaine de morts, dont 13 militaires américains, en août 2021 près de l’aéroport de Kaboul. « Il y a toujours eu des groupes terroristes de différentes formes en Afghanistan, indique Laurence Deschamps-Laporte. Lorsqu’il y a un désordre politique, de l’insécurité, ça devient un terrain fertile pour ces groupes-là. Ils coexistent dans le territoire sans pour autant collaborer. »

Que peut faire la communauté internationale ?

« On fait face à une crise humanitaire, poursuit Mme Deschamps-Laporte. Mais c’est une crise mal documentée en raison des problèmes d’accès. Il n’y a pas de solution unique. Chaque chose doit être évaluée au cas par cas. Des organisations, des gouvernements refusent de parler aux talibans pour plein de raisons politiques ou par refus de contribuer à leur légitimité. D’autres vont le faire par des intermédiaires. Or, il est difficile de faire de l’accès humanitaire sans parler aux autorités, aussi cruelles soient-elles envers leur propre peuple. On est dans un vrai dilemme politique. »

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