À table avec… Philippe Dubuc

Acheteur québécois

Philippe Dubuc adore le temps des Fêtes.

Celui qui nous enseigne, saison après saison, l’art de décliner les tons sombres, les lignes simples ou alors les élans de coupe un peu bruts, à mille lieues des grelots et de l’esthétique de la fée des étoiles, accueille l’arrivée de décembre les bras ouverts.

« J’aime l’hiver, lance-t-il sans ambages. Pour un créateur, c’est inspirant. »

Quand il fait froid, on rajoute des pièces, on empile, on met évidemment des manteaux, mais aussi des pulls, des chapeaux, des écharpes. Et c’est sans parler des chaussettes.

D’ailleurs, si je comprends bien, les chaussettes de designers cool sont en haut de sa liste pour le père Noël. « Pas besoin de dépenser des millions, dit-il, pour se faire plaisir. »

Nous sommes au Titanic, pour le lunch, rue Saint-Pierre dans le Vieux-Montréal, à deux pas de la nouvelle boutique homonyme du designer. Après des années rue Saint-Denis, où étaient centralisées toutes les activités de l’entreprise, Dubuc, une des griffes québécoises aujourd’hui les plus connues notamment par son rayonnement à travers la chaîne Simons, a décidé de changer d’air.

Toute la vente au détail se fait maintenant rue Saint-Pierre, juste en arrière du Centre Phi, et la partie atelier est rendue rue Marie-Anne, dans un loft. Le créateur, qui a été obligé de déclarer faillite il y a près de 10 ans, avant de se relever les manches et de repartir à neuf, essaie un nouveau modèle d’organisation. Dans le Vieux-Montréal, il devrait y avoir, au printemps, des produits pour femmes. « Je ne veux pas en dire trop encore, mais ça va être axé sur un look dans lequel je suis bon. Et c’est rare qu’on se trouve bon, non ? »

J’ai demandé à Philippe Dubuc de venir luncher parce que souvent, quand je le croise, il me parle avec passion de l’importance d’encourager les entreprises montréalaises. Pour lui, Toronto ne sera jamais aussi intéressant que Montréal, côté shopping. New York ? Paris ? Pourquoi aller si loin quand on a tant ici ? En ces temps de magasinage intense, je trouvais le sujet à propos.

Y a-t-il uniquement des produits québécois ou achetés chez des détaillants québécois sur sa liste de Noël de ce grand monsieur à la barbe toute blanche malgré ses 48 ans ? Et comment fait-il alors pour acheter ses chaussures de course ? Car Dubuc est un joggeur, un autre, qui aime bien aller évacuer le stress sur le mont Royal en écoutant de la musique et en ne pensant à rien.

« C’est vrai que je crois beaucoup à l’achat local », explique-t-il. Pour chaque geste de consommation, il y pense, que ce soit à l’épicerie ou chez le quincaillier. Il se demande d’où vient ce qu’il achète et qui est ce marchand. 

« Évidemment, on est tous libres d’acheter ce qu’on veut. Mais moi, j’achète ce que j’aime, et souvent, ça vient d’ici. »

— Philippe Dubuc

Dubuc aime le design local, notamment ce qu’on propose maintenant dans toutes sortes de marchés mettant de l’avant les artisans d’ici, comme le Souk à la SAT qui s’est tenu récemment. Ou le Cabinet éphémère d’Ogilvy, où sont mis de l’avant des designers québécois, dont lui, mais aussi plusieurs autres. Même quand vient le temps de faire des courses dans une grande surface, il essaie de privilégier les chaînes d’ici plutôt que certaines détenues par des intérêts étrangers. « Le produit n’a pas besoin d’être obligatoirement fabriqué ici », dit-il. « En fait, je n’ai pas de règle coulée dans le béton. Je fais juste y penser. »

Selon lui, certains consommateurs seront toujours adeptes des grandes marques américaines ou européennes. « Pourtant, la réalité, tient-il à ajouter, c’est que ce n’est pas parce que ça vient d’ailleurs que c’est mieux. On accote les plus grands. »

C’est souvent le marketing, croit-il, qui est alors plus efficace.

Cela dit, selon lui, une partie de la bataille est déjà gagnée parce que les Québécois aiment consommer québécois. Il n’est pas du tout le seul à penser ainsi. « C’est comme pour les films ou la télé. Ici, on consomme beaucoup plus québécois que les Ontariens consomment ontarien. »

Grâce aux grands magasins Simons avec qui il travaille depuis 17 ans, ses vêtements sont vendus partout au Québec… « Les clients sont là et m’appuient. Si ce n’était pas d’eux, d’ailleurs, je ne serais pas encore ici. »

Est-ce que ce sont des avocats, des hommes d’affaires, des comédiens ? « Moi, j’habille les gens qui veulent être bien habillés. »

Au temps des Oscars, l’atelier s’active pour vêtir les Jean-Marc Vallée et autres vedettes québécoises en route pour le tapis rouge. À Cannes, c’est Antoine Olivier Pilon. Le Québec aime bien Dubuc.

Élevé à Sainte-Thérèse dans une famille à tendance artistique, avec une mère qui détestait le gaspillage, Dubuc a appris, dit-il, à créer avec peu de moyens. C’est ce qu’on dit souvent des Québécois : ils sont créatifs, car ils doivent travailler avec des moyens modestes.

Ainsi, une veste devient hyper luxueuse, car elle est doublée avec des retailles d’étoffes somptueuses. « Si on savait tout ce qu’on peut faire avec des bouts de tissu... »

En fait, si on savait tout ce qu’on peut inventer, point. Malgré les échecs, le designer revient toujours, négocie les courbes, se réinvente, se recentre. « J’espère que je peux être inspirant », dit-il. Lui, en tout cas, est inspiré par le cinéaste Xavier Dolan, qui travaille fort, réinvestit dans ses films, continue toujours. « La vie est trop courte pour perdre son temps », note Dubuc. « Moi, je lève mon chapeau à tous ceux qui font quelque chose. »

À table avec…

PHILIPPE DUBUC

48 ans

Designer, surtout de vêtements pour hommes, mais parfois aussi pour femmes (d’ailleurs, une nouvelle collection féminine est créée pour le printemps).

A grandi à Sainte-Thérèse.

A fondé son entreprise à 28 ans.

A fait faillite en 2006, a tout relancé depuis.

Vient de déménager sa boutique dans le Vieux-Montréal, rue Saint-Pierre.

Travaille en collaboration avec la chaîne de grands magasins Simons depuis 17 ans.

Aurait aimé être danseur. Fait des costumes pour les Ballets Jazz de Montréal.

Vit avec François Boulay (scénariste à qui l’on doit notamment le film C.R.A.Z.Y.) et leurs deux grands caniches.

Adore le jogging.

À table avec… Philippe Dubuc

NOUS AVONS MANGÉ…

Nous avons mangé au Titanic, un casse-croûte ouvert matin et midi, installé dans le Vieux-Montréal, rue Saint-Pierre, à deux pas de la boutique Dubuc. On y mange des plats costauds, réconfortants, notamment des potages toujours riches et savoureux, d’immenses assiettes de légumes grillés et autres antipasti végétariens, d’énormes sandwichs – celui au pain de viande est très apprécié… C’est de là que vient le fameux gâteau au chocolat si savoureux, si moelleux, du premier livre de recettes de Josée di Stasio – Patrick et Rob étaient aussi les propriétaires du Café Cluny. Personnellement, toutefois, j’ai un immense faible pour leur gâteau aux carottes. Bref, une adresse chouchou, que Dubuc fréquente depuis des années.

À table avec…

PHILIPPE DUBUC RECOMMANDE…

Le livre En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis. Pourquoi ? Pour en finir avec l’intimidation envers les jeunes homosexuel(le)s.

La Biennale de Montréal. Pourquoi ? Pour parcourir la ville à la découverte d’œuvres d’art contemporain.

De la musique ? « J’aime courir au rythme du dernier album du groupe canadien Caribou… » 

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