Sophie Bienvenu

Se perdre ou se trouver

Depuis Et au pire, on se mariera, paru en 2012, j’aime comment Sophie Bienvenu a le don de nous broyer le cœur tout doucement, avec des histoires poignantes qui sont presque toujours racontées par les monologues intérieurs de ses personnages. J’étais un héros, son nouveau roman, demeure dans cette veine, alors qu’on est dans la tête d’Yvan, un sexagénaire alcoolique qui, selon les choix qu’il fera, deviendra sobre ou pas, renouera avec sa fille ou pas. Le pire et le meilleur des scénarios cohabitent dans ce livre qui est beaucoup inspiré de la propre relation de Sophie Bienvenu avec son père.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis la dernière fois que nous nous sommes vues, pour la sortie de Chercher Sam en 2014, qui reste à ses yeux sa plus grande réussite littéraire, un livre dont on lui parle tout le temps. Une autre histoire triste et touchante, dans laquelle un jeune sans-abri cherche désespérément son chien – oui, Sophie Bienvenu a une affection pour les gens abîmés par l’existence.

Mais une chose est certaine : elle n’a jamais été aussi heureuse de toute sa vie, assez pour avoir craint de perdre l’envie d’écrire. En quittant la France pour s’installer au Québec il y a plusieurs années, elle a connu le succès, adopté le métier de scénariste – Et au pire, on se mariera a été porté à l’écran par Léa Pool, Chercher Sam et Autour d’elle sont en développement – et trouvé l’amour. Le fait d’avoir reçu un diagnostic d’Asperger a aussi clarifié certaines choses.

« J’ai appris avec ce livre que je pouvais écrire quelque chose en étant heureuse, que je pouvais aller puiser dans mon vécu sans refermer la porte après », confie-t-elle.

Mais le bonheur est quelque chose de fragile, elle en est bien consciente. J’étais un héros est né de l’abandon d’un manuscrit qui ne lui plaisait pas, quand elle s’est mise à écrire sur un homme qui a raté sa vie et qui devra faire face aux conséquences de ses choix. L’écrivaine a bien dû constater alors qu’elle avait des choses qui n’étaient pas tout à fait réglées avec son père, alcoolique repentant, avec qui elle a renoué après 13 ans de silence. Il était, comme pour bien des petites filles, le héros de son enfance, mais ses démons intérieurs ont fait capoter leur relation. « Mon père, c’était ma personne préférée, il m’a voulue très tôt, quand il avait 21 ans. J’ai l’impression qu’il se sentait très seul, comme Yvan, et qu’il était probablement lui aussi neuroatypique comme moi. Il m’a vraiment donné toute son attention dans les premières années de ma vie, nous étions dans une bulle tous les deux. Ça laisse des traces. »

Pour ne pas dire des cicatrices. Couper les ponts avec un père qu’on aime, mais dont on doit se protéger parce qu’il est incapable de régler ses problèmes, ça ne peut que faire mal. « Oui, c’est un deuil constant, en fait. La personne est encore vivante, tu espères toujours qu’elle va donner signe de vie, que ça va bien se passer, mais au bout d’un moment, pour ta propre survie, tu dois arrêter d’espérer… et faire beaucoup de thérapie ! [rires] »

Qui est vraiment Yvan ?

Aujourd’hui, ils se parlent plusieurs fois par semaine et ont le projet qu’il traverse l’Atlantique pour venir vivre chez elle, entre autres parce qu’il est sobre depuis sept ans et que Sophie le trouve sérieux dans sa démarche. « Mon père est très lucide sur ce qu’il a mal fait, il n’a pas de tabou, il sait que j’ai écrit ce livre-là et à aucun moment, ça ne l’a bloqué. »

Pour les besoins de la fiction, elle a imaginé dans J’étais un héros comment ça pourrait se passer si tout allait bien, mais aussi si tout allait mal. D’ailleurs, pourquoi a-t-elle voulu, comme écrivaine, se glisser dans la peau d’Yvan, plutôt que dans la peau de sa fille Gab ?

« Avant, je détestais l’autofiction, explique-t-elle. Je trouvais ça facile, alors qu’en fait, ça prend un courage énorme que je n’ai pas. »

« Je ne suis pas capable d’écrire un personnage aussi proche de moi, comme l’est Gabrielle, en l’écrivant au je, sans avoir une distance. Je n’aurais pas voulu être tout le temps dans l’état dans lequel j’étais quand j’ai écrit certaines tirades de Gabrielle. »

Car Yvan se fait dire ses quatre vérités par sa fille, et aussi par sa blonde Miche, qu’il traite plutôt mal, alors qu’elle fait tout pour l’aider. Il y a quelque chose de profondément exaspérant dans ce personnage qui tombe souvent dans l’apitoiement, et qui s’accroche à un chat de ruelle qu’il a rescapé. « De mon expérience, ce que je trouve assez récurrent est cette victimisation chez les gens qui boivent et consomment, du genre “tout le monde m’abandonne”. C’est quelque chose qui m’énerve au plus haut point. Ce qui est sûr aussi est que je ne voulais pas créer un personnage totalement aimable, comme Mathieu dans Chercher Sam, qui n’a pas de défauts, juste de la malchance. Yvan est un connard, parfois, il n’est pas fin, un peu misogyne et grossophobe. Je voulais qu’on l’aime avec ses faiblesses. »

Dans tous les livres de Sophie Bienvenu, il y a des animaux, pour lesquels elle a une immense affection et qui sont souvent un point focal de ses histoires. Yvan, dans les brumes de l’alcool, pense à tuer son chat parce qu’il est persuadé qu’il ne pourra s’en sortir sans lui, mais la vérité est que les personnes qu’il aime le plus s’en sortent mieux quand elles mettent leurs limites devant sa spirale vers le bas, et que lui-même va mieux lorsqu’il décide de se relever et d’affronter ses peurs et ses regrets. « C’est le seul truc qu’il lui reste, en fait, note Sophie Bienvenu. Ce chat est comme un ersatz de sa fille, mais c’est moins de responsabilités, et le chat ne va pas lui remettre dans la face ses défauts. Sa lâcheté gâche chaque opportunité qu’il a d’être heureux. C’est une question que je me pose souvent et à laquelle je n’ai pas répondu dans le roman : est-ce que la lâcheté vient de l’alcool ou de l’alcool vient la lâcheté ? »

En librairie le 20 septembre

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