Notre choix

Polar glacé

Le murmure des hakapiks

Roxanne Bouchard Libre Expression 264 pages Trois étoiles et demie

Il faut avoir un sacré talent pour réussir à faire naître un univers et faire vivre des personnages en seulement deux romans, qui plus est publiés à six ans d’intervalle. Et quand vient le temps du troisième tome, il faut avoir sacrément confiance pour oser rompre avec le ton qu’on avait installé dans les deux premiers.

Avec Nous étions le sel de la mer, paru en 2014, et La mariée de corail, lancé le printemps dernier, Roxanne Bouchard a ainsi mis au monde l’inspecteur Moralès, enquêteur d’origine mexicaine qui a quitté Longueuil pour aller travailler en Gaspésie. Parfait personnage de polar tourmenté et intuitif, il a été épaulé au cours de ses enquêtes par des collègues sympathiques, et a croisé moult pêcheurs colorés, ou inquiétants, ou les deux, le tout dans le décor majestueux et sauvage de la Gaspésie.

Dans Le murmure de hakapiks, qui arrive à peine un an plus tard, non seulement l’autrice déplace géographiquement la suite de son récit, mais elle lui ajoute une couche d’anxiété et une ambiance lourde et dramatique qui s’apparente plus au roman noir qu’au simple polar.

Nous sommes quatre mois après la fin de La mariée de corail. Moralès tente de combattre la mélancolie du divorce en participant à la Traversée de la Gaspésie en ski de fond avec son collègue et ami Érik Lefebvre. Mais il ne peut s’empêcher de s’intéresser à un cas que la psychologue judiciaire Nadine Lauzon a emporté pour l’étudier, une voie de fait qui serait liée au trafic de drogue et aux motards.

Pendant ce temps, l’agente des Pêches Simone Lord, rencontrée dans La mariée de corail et qui a été mutée aux Îles-de-la-Madeleine, doit monter à bord du navire Jean-Mathieu pour contrôler une chasse au phoque avec un équipage, disons, particulier.

Les deux histoires sont donc menées parallèlement, sur fond de tempête de glace qui immobilise les bateaux et de froid polaire, alors que Simone et Moralès, qui n’ont jamais osé s’avouer leur attirance, pensent sans arrêt l’un à l’autre.

Roxanne Bouchard mène habilement chaque récit en alternance, même si les atermoiements de Moralès finissent par être un peu répétitifs – merci au personnage d’Érik Lefebvre de venir alléger l’atmosphère, seul vestige comique des deux précédents romans. C’est peut-être justement ce qui manque le plus dans Le murmure des hakapiks, cet humour dans les personnages secondaires.

Car du côté de la pauvre Simone Lord, il n’y a rien de drôle. Sur le chalutier parti en quête de l’or gris de la banquise, l’agente est entourée d’un violeur en puissance qui ne cache pas ses intentions, d’un jeune coké paquet de nerfs, d’un ex-braconnier frustré… Disons que l’ambiance est on ne peut plus étouffante et dangereuse.

Le point de rencontre entre les deux histoires, qu’on attend, se place donc petit peu par (très) petit peu. Et cette lenteur installée par Roxanne Bouchard est une vraie réussite – sauf si vous êtes amateur de punchs en série.

L’autrice a choisi l’attente figée dans la glace, l’humidité froide du bateau, l’inquiétude sournoise qui s’insinue dans les veines. Dans ses descriptions toujours aussi imagées et lyriques, elle sait autant montrer une scène de chasse sanglante – amis des animaux s’abstenir, c’est un conseil – qu’entrer dans les questionnements existentiels d’un homme enfin prêt à rencontrer l’amour.

Pas de doute, on est devant une écrivaine en pleine possession de ses moyens, capable de créer une ambiance anxiogène au possible tout en se retenant d’en donner trop, trop vite. Capable surtout de briser son propre moule pour explorer d’autres avenues, même si ce ne sont pas les plus faciles.

On a déjà hâte de retrouver Moralès.

L’immigration laotienne comme si vous y étiez

Le K ne se prononce pas

Souvankham Thammavongsa

Mémoire d’encrier

128 pages

Quatres étoiles

Elle a remporté le prix Giller l’an dernier. Reconnue comme l’une des voix « les plus puissantes de sa génération », Souvankham Thammavongsa ne cesse d’émouvoir, par sa prose et surtout son propos, brut et bourré d’émotions.

Pour cause : l’autrice, née dans un camp de réfugiés en Thaïlande, puis élevée à Toronto, raconte ici l’immigration laotienne avec ses tripes. D’anecdotes en apparence banale aux évènements les plus bouleversants, ses courtes tranches de vie, à mi-chemin entre la poésie et le récit, sont déchirantes de vérité : l’humiliation d’une fillette (et de son père, surtout) qui prononce obstinément le k dans knife (couteau), cet ex-boxeur qui se retrouve à genoux à faire des pédicures (abandonnant au passage ses rêves les plus fous) ou encore cette mère de famille qui passe ses nuits accroupie, à cueillir des verres de terre, en épargnant malgré tout sa dignité. « Un travail, c’est un travail, et même dans ceux-là, on peut garder sa dignité », écrira-t-elle, si à propos.

Et c’est exactement ce poignant sentiment qui nous habite, à la lecture de cet inclassable recueil de récits de vies de réfugiés : l’omniprésente (et écrasante) pauvreté, le besoin viscéral de s’intégrer tout en préservant un soupçon de ses origines et, surtout, de sa dignité. Le portrait d’un monde où les vies se rêvent et se désillusionnent, où les enfants grandissent et partent, et où les familles unies se désunissent. Dur et si remuant à la fois.

— Silvia Galipeau, La Presse

Des gènes et du plaisir

Séquences mortelles

Michael Connelly

Calmann Levy

450 pages

Trois étoiles et demie

C’est la panique en Californie quand un tueur en série se met à utiliser l’ADN de jeunes femmes pour choisir et trouver ses victimes. Des femmes qui avaient fait affaire avec une entreprise privée pour retrouver leur parenté grâce à l’acide désoxyribonucléique.

Le thème, la génétique, son potentiel et ses dangers, est intéressant et actuel alors que bien des gens craignent le manque de surveillance du commerce de l’analyse génétique. C’est ce qui met la puce à l’oreille de Jack McEvoy, reporter à Fair Warning, spécialisé dans la défense des consommateurs, après avoir été… arrêté par la police dans le cadre du meurtre d’une de ses ex, qui avait fait affaire avec l’entreprise de données génétiques GT23.

Tout rentrera dans l’ordre pour lui. Entre-temps, il aura convaincu son rédacteur en chef de creuser l’histoire. Il découvrira que des généticiens s’intéressent aux séquences d’ADN associées à des comportements à risque comme la dépendance au sexe. Ce qui le mettra sur la piste de plusieurs femmes, toutes assassinées et ayant toutes fait affaire avec GT23.

Comme dans les meilleurs thrillers (!) se poursuit de manière parallèle une attirance entre le journaliste et Rachel Ann Walling, ancienne enquêtrice du FBI à qui il a fait perdre son emploi quand elle est devenue une de ses sources… et qui l’assiste dans l’enquête. Jack McEvoy bénéficie aussi de l’aide de la technologie numérique, qui, si elle permet aux malfrats de mener leurs sombres desseins, aide en même temps à les démasquer !

Ce roman ne sera pas le polar du siècle, mais il est plaisant, nous éclaire sur ces trafics inquiétants de matériel génétique et nous met aussi en garde quant à la confidentialité de notre vie privée, de plus en plus menacée.

— Éric Clément, La Presse

Instinct de survie

La beauté de vivre deux fois

Sharon Stone

Robert Laffont

286 pages

Trois étoiles et demie

Fin septembre 2001, Sharon Stone est foudroyée par un accident vasculaire cérébral (AVC). Cette attaque, aux séquelles prolongées, constitue l’amorce et le pivot de ses mémoires.

Dans la vie de la star reconnue mondialement pour Basic Instinct, cet AVC constitue une frontière entre les deux parties de sa vie. Son retour dans la lumière lui permet de se réclamer de cette beauté de vivre deux fois.

La comédienne fait aussi un parallèle entre ses deux vies et les périodes analogique – dont elle se réclame – et numérique – dont elle n’aime pas le côté formaté.

Mme Stone n’a pas la langue dans sa poche, et on en fera encore le constat ici. Écrits au « je », ces mémoires restent en marge du glam d’Hollywood. La comédienne préfère décortiquer une foule d’éléments, heureux et malheureux, survenus au cours de sa vie pour en mesurer les impacts sur son quotidien.

Par exemple, il y a eu, oui, de mauvais comportements envers elle sur les plateaux de tournage. Mais elle a aussi affronté la violence physique de son père et un abus sexuel de son grand-père, alors que sa grand-mère fermait les yeux.

En somme, sa relation amour-haine avec sa famille fera écho à celle, tout aussi ambiguë, entretenue avec le monde du cinéma.

De Basic Instinct, elle exprimera le choc de voir ses parties intimes révélées alors que le réalisateur Paul Verhoeven lui avait dit qu’on ne verrait rien. Mais par ailleurs, la scène où son personnage de Catherine Tramell poignarde son amant a eu un effet libérateur d’une colère intérieure. « Ce rôle est probablement celui qui exploite le plus à fond ma part d’ombre », écrit-elle.

— André Duchesne, La Presse

Où est Milan Kundera ?

À la recherche de Milan Kundera

Ariane Chemin

Éditions du sous-sol

134 pages

Trois étoiles

Si vous lisez le quotidien français Le Monde, vous avez peut-être déjà lu le feuilleton de la reporter Ariane Chemin qui raconte sa quête pour rencontrer Milan Kundera. Ce feuilleton est désormais disponible sous forme de livre. La journaliste y raconte qu’après son passage à l’émission Apostrophes, animée par Bernard Pivot, le célèbre écrivain tchèque a décidé de décliner toute demande d’entrevue. Un peu comme Réjean Ducharme chez nous, tout le monde sait où il vit à Paris, mais on lui fiche la paix. La journaliste du Monde n’a donc pas réussi à rencontrer l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être. Mais elle rencontre sa femme, Vera, qui a longtemps été son agente, et qui est aujourd’hui le rempart entre Kundera et le monde. Chemin va revisiter des lieux importants dans la vie de l’écrivain : Prague, bien sûr, mais aussi Rennes et la Corse, où il a déjà pensé s’installer. À travers les témoignages de ceux et celles qui le connaissent et le côtoient, et surtout à travers son œuvre que la journaliste évoque et interpelle, on en apprend un peu plus sur cet auteur-culte qu’elle traque un peu partout. On referme ce récit en ayant furieusement envie de relire La plaisanterie ou La vie est ailleurs.

— Nathalie Collard, La Presse

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