Remplacer le capitaine Arruda ou réparer le navire ?

Le Québec a perdu le contrôle de la transmission du variant Omicron. Et, en ces temps difficiles, on voit apparaître le même réflexe qui anime tout directeur général dont l’équipe de hockey enfile les défaites : congédier l’entraîneur.

C’est ainsi que des appels à remplacer le docteur Horacio Arruda se font entendre depuis quelque temps. La question est légitime. Dans une crise comme celle que nous traversons, la population doit avoir confiance en son directeur national de santé publique.

On aurait tort, toutefois, de trop personnaliser la question autour du DArruda. Cet homme est le capitaine d’un navire qui a manqué d’amour au fil des ans.

Un navire – la Santé publique – dont la conception même est à repenser.

En clair : éjecter Horacio Arruda pour installer quelqu’un d’autre dans sa chaise sans se poser de questions plus larges serait une erreur.

On doit s’interroger sur le rôle du directeur national de santé publique et sur le niveau d’indépendance qu’on veut lui donner face à l’appareil politique.

On doit aussi réfléchir à la meilleure façon de tirer profit des centres d’expertise comme l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS). Et sur la façon dont les décisions se prennent et sont communiquées au public.

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Personne ne remet en question le dévouement du DArruda, qui travaille sans relâche depuis près de deux ans. L’homme a la difficile tâche de faire l’interface entre les scientifiques et le gouvernement dans un contexte d’incertitude élevée.

Certains s’amusent aujourd’hui à dresser la liste de ses contradictions depuis 22 mois. C’est en partie injuste, et il est drôlement facile de faire son procès a posteriori, dans le confort de son salon.

Mais force est de constater que plusieurs déclarations du DArruda sont rapidement contredites par les experts indépendants (performance des tests rapides, efficacité des masques N95). Et que le directeur national pourrait être en train de perdre son autorité morale auprès d’une partie de la population.

Il y a également un problème de communication évident. En conférence de presse, le directeur national parle trop et s’emmêle régulièrement les pinceaux.

À cela s’ajoutent les questions de son indépendance par rapport au gouvernement Legault.

« [Le] DArruda se retrouve non seulement à expliquer la science, mais à expliquer les choix du gouvernement. Ça, il faut que ça arrête », commente Patrick Fafard, un professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa qui a analysé le travail des onze directeurs de santé publique provinciaux et fédéral du pays.

Le professeur Fafard souligne avec justesse que la population doit pouvoir distinguer clairement trois choses. D’abord, l’état des connaissances scientifiques sur une question. Ensuite, les avis du directeur national de santé publique, qui peuvent prendre en compte d’autres facteurs comme l’acceptabilité sociale. Finalement, les décisions du gouvernement, qui doivent être assumées par lui et lui seul. Au Québec, avouons que ces aspects se mélangent souvent dans un magma opaque.

Nous l’avons déjà écrit : le fait que le directeur national de santé publique soit aussi sous-ministre adjoint sème la confusion et fait en sorte qu’on ne sait jamais si c’est le scientifique ou le membre du gouvernement qui nous parle.

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Les experts en gouvernance sont divisés sur la meilleure formule à adopter, mais il est clair qu’il faut une réflexion à ce sujet.

Il faudra aussi un jour se demander comment rendre attrayants les postes en santé publique au sein du gouvernement. Le DArruda est le visage public d’une équipe affaiblie par de nombreux départs survenus avant et pendant la pandémie. Le recours aux experts indépendants de l’INSPQ et de l’INESSS peut compenser dans une certaine mesure. Mais pour l’INSPQ en particulier, leur capacité à s’adapter à l’urgence et à fournir des avis en contexte d’incertitude a été variable.

Changer de capitaine en pleine tempête Omicron serait périlleux. C’est quand les vagues s’atténueront qu’on évaluera qui est le mieux placé pour prendre la barre. Et, surtout, comment on pourra lui fournir un bateau permettant d’affronter la suite.

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