La Presse à Bagdad

au cœur de la bataille contre la COVID-19

Une deuxième vague de COVID-19 frappe de plein fouet l’Irak, qui recense des records d’infections depuis des semaines. Le système de santé, mis à mal par des décennies de conflits, est sous pression. Incursion dans l’unité d’un hôpital de Bagdad qui reçoit les cas les plus critiques de la ville.

Sous un soleil de plomb, enveloppés par la chaleur des 40 °C qu’il fait cette journée-là, quatre infirmiers couverts de la tête aux pieds d’équipements de protection poussent une civière au pas de course.

Couché sur le dos, Mohammed Yousif Radhi, 55 ans, grimace de douleur. Le groupe entre en trombe dans l’unité climatisée des soins intensifs consacrée à la COVID-19 de l’hôpital al-Kindi, situé au centre de Bagdad. Le centre, géré par Médecins sans frontières (MSF), compte 53 lits. Ici, ce sont les cas les plus graves qui sont soignés.

L’équipe pousse la civière dans une chambre. Mahmoud Mohammed Faraj, un des infirmiers, s’assoit à côté du patient. Il lui maintient un masque à oxygène sur le visage, et la machine démarre pour lui envoyer de l’air dans les poumons.

L’homme pose sa main sur l’épaule de l’infirmier et lui parle doucement. « Qu’Allah bénisse votre famille, je suis très reconnaissant. Je vois tous les efforts que vous faites, et à quel point vous êtes bienveillant avec moi. » Le soignant l’écoute, en souriant du regard.

L’état du patient est maintenant stable. D’autres auront moins de chance cette journée-là.

Dans une autre chambre, des hommes lancent des cris, les larmes aux yeux. Un homme, torse nu, fait de grands gestes à côté du lit où un proche vient de mourir.

Fous de douleur, ils posent le corps sur une civière et le voilent d’une épaisse couverture avec des motifs rouges et verts. Ils l’attachent ensuite à l’aide d’une des jaquettes bleues de protection habituellement portées par le personnel soignant.

Sans interrompre leurs lamentations, ils le poussent vers la sortie.

Manque de lits

Deux patients meurent lors d’une « bonne » journée, laisse tomber la Dre Aurélie Godard, anesthésiste-réanimatrice et référence pour les soins intensifs à MSF.

Les mauvaises journées, ce sont plutôt cinq.

« Aujourd’hui, ça ne va pas bien. Deux patients sont morts et il est seulement midi », dit-elle.

L’Irak est frappé par une deuxième vague d’infections qui a commencé en février. Depuis le début du mois d’avril, le nombre de cas explose. Un record a été atteint le 21 avril avec près de 8700 infections, ce qui dépasse largement l’ampleur de la première vague. Ces chiffres sont toutefois sous-estimés en raison du faible nombre de tests réalisés. Il est également difficile de quantifier la présence des variants.

À cela s’ajoute une campagne de vaccination qui progresse lentement, dans un pays où beaucoup sont sceptiques face aux vaccins.

Près de 300 000 personnes avaient eu au moins une première dose le 23 avril, sur une population de 40 millions d’habitants.

À l’hôpital al-Kindi, la deuxième vague fait mal. « Il n’y a pas assez de lits. C’est plein aux soins intensifs, aux urgences et au triage, décrit Mahmoud Mohammed Faraj. Des patients ne peuvent pas être admis et meurent parce qu’ils n’ont pas d’oxygène ou de médication. »

Le récent incendie qui a ravagé l’unité des soins intensifs COVID-19 à l’hôpital Ibn Al-Khatib, à Bagdad, dans lequel 82 personnes ont péri, vient par ailleurs amputer un système qui manque déjà de médecins, de médicaments et d’hôpitaux à cause des conflits des dernières années.

Des choix difficiles

Les médecins remarquent aussi qu’il y a plus de jeunes patients gravement atteints que lors de la première vague. Un jeune homme de 19 ans est mort la semaine précédente, un moment qui a été difficile pour le personnel soignant.

Des choix déchirants doivent donc être faits tous les jours.

« S’il y a cinq patients qui attendent pour un lit aux soins intensifs et que j’en ai seulement un, je dois choisir. Qui est plus jeune, qui avait de meilleurs antécédents en santé. »

— La Dre Aurélie Godard, anesthésiste-réanimatrice

Les autres doivent rester dans une salle des urgences destinée aux patients atteints de COVID-19. Dans l’allée sans fenêtre avec une quinzaine de lits séparés par des rideaux, Zahraa Hussein, 70 ans, attend depuis une semaine.

Sa famille insiste pour qu’elle ait une chambre. À force de voir des patients la dépasser pour aller aux soins intensifs, et d’en voir mourir autour d’elle, son moral est à la baisse. Certains de ses voisins n’auront jamais le temps d’être admis, comme cette femme de 90 ans qui, la veille, est morte.

« Elle trouve du réconfort dans sa foi en Allah », dit son fils, Muhammad Ahmed. Deux membres par famille sont permis au chevet des patients, pour s’occuper d’eux.

Alors qu’une équipe fait une tournée dans le couloir, des cris alarmés se font entendre. Des hommes poussent une civière dans l’entrée, sur laquelle est couché un homme qui ne respire plus. Il arrive d’un autre hôpital.

Cinq soignants tentent des manœuvres de réanimation sous le regard des proches. Ils abandonnent après quelques minutes ; il n’y a plus rien à faire. Une femme pousse un long cri de détresse.

Des personnes mortes qui arrivent aux urgences, « cela arrive souvent », dit la Dre Godard.

À l’extérieur, une autre réalité

Les impacts de la COVID-19 sont bien réels entre les murs de l’hôpital. Mais à l’extérieur, les masques se font rares sur les trottoirs et dans les commerces. Même si, en théorie, les policiers peuvent remettre des amendes salées aux contrevenants.

Un couvre-feu est en place la semaine à partir de 20 h et la population doit rester confinée sans interruption toute la fin de semaine. Pour appliquer les couvre-feux, des policiers et des membres des forces spéciales irakiennes lourdement armés filtrent les voitures à des points de contrôle dans Bagdad.

Mais les règles ne sont pas toujours respectées. Il y a, malgré tout, des rassemblements pour l’iftar, le traditionnel repas du soir pour briser le jeûne lors du ramadan.

Mayyadah Fadil, qui est à l’hôpital depuis 12 jours et qui a été infectée à deux reprises depuis l’automne dernier, estime que la COVID-19 devrait être prise plus au sérieux.

« Tout le monde devrait suivre les règles, dit la femme de 57 ans, qui travaille dans le service administratif d’un hôpital. Regardez où je suis maintenant, regardez ma situation. »

Quelques chambres plus loin, Sadq Haider, 24 ans, pense la même chose. Il est entré à l’hôpital il y a presque un mois, et son point de vue sur la COVID-19 a changé. « Au début, je pensais que je resterais deux semaines à la maison pour me rétablir », dit-il.

Il respire difficilement malgré le masque à oxygène. « Maintenant que je vois l’impact, je vais être le premier à me mettre en ligne pour me faire vacciner. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.