Art vivant

Il y a six mois, le 12 mars, je me suis retrouvé sans le savoir à acheter le dernier billet de la dernière représentation du théâtre La Licorne… jusqu’à cette semaine. Le lendemain, on fermait les guichets (pour deux semaines, croyait-on alors). Le Québec se mettait « à pause », comme l’a répété le premier ministre, François Legault. Qui pouvait se douter que cette pause durerait aussi longtemps ?

Mardi, je suis retourné au théâtre pour la première fois depuis une demi-année. Une moitié d’année qui m’a semblé à la fois interminable et, bizarrement, aussi courte qu’un entracte au théâtre. Un intermède hors du temps. Dans la semaine qui a précédé le début du Grand Confinement, j’étais allé trois fois au théâtre. Ce n’était pas encore le printemps. Puis, pendant deux saisons complètes, plus rien.

Pourrais-je m’en passer ? me suis-je demandé, au lendemain de la dernière représentation « pré-COVID » de L’inframonde. Cette semaine, en voyant Je suis mixte, de Mathieu Quesnel, à La Licorne, j’ai eu ma réponse. Peut-être que je n’ai pas besoin du théâtre pour vivre (comme de l’eau ou de l’air, disons). Mais le théâtre me permet de vivre mieux.

Est-ce ce qu’Aristote entendait par catharsis ? Je ne soupçonnais pas combien la communion entre des artistes et des spectateurs, en chair et en os, m’avait manqué. Ce plaisir presque insoupçonné, sans doute exacerbé par des mois de confinement, de me retrouver dans une salle de théâtre, entouré d’autres spectateurs, devant une représentation d’art vivant.

J’ai toujours trouvé cette expression étrange : « art vivant ». Y a-t-il des arts morts ? Des arts à l’agonie ? Or, soudainement, cette expression a pris pour moi tout son sens. Elle est sortie comme la catharsis du domaine de la théorie et de la sémantique pour s’incarner de manière viscérale.

Bon, je n’ai pas eu d’illumination ni d’appel, je ne suis pas « entré en religion », mais j’ai senti d’une certaine façon qu’un vide avait été comblé. Qu’une partie de moi, dont j’ignorais l’existence, réclamait de l’art pour se sentir plus heureuse.

Tout ce que l’on constate lorsque, comblé, privilégié, ne manquant de rien, on est soudainement privé de quelque chose. « First world problems », comme disent les anglos. Évidemment. Ce n’est rien à côté de ceux qui ont réellement souffert de cette pandémie. Je ne prétends absolument pas le contraire.

Mais lorsque cette jeune spectatrice a ri plusieurs fois à gorge déployée, derrière moi, d’un rire en cascade, je ne saurais décrire le bien que ça m’a fait. Les sourires de connivence jetés autour de moi. Ces rires, ces sourires faisaient partie du spectacle. Je ne l’avais jamais envisagé ainsi.

C’est peut-être ça, l’art vivant. Sentir que l’on fait partie du spectacle. Non seulement que l’on s’adresse à nous, réellement, mais que nous pouvons réagir en retour. Rire, pleurer, applaudir. Sans filtre.

Le contexte, sans conteste, m’a d’autant plus fait apprécier la pièce, que je n’avais pas vue à sa création à La Licorne en 2018. Mathieu Quesnel a eu la bonne idée d’intégrer des éléments de la pandémie, de manière accessoire, à sa mise en scène. Les comédiens se lavent les mains en entrant sur scène, portent un masque en sortant, font mine d’être craintifs lorsqu’un partenaire de jeu s’approche de trop près, se touchent à distance, par l’entremise du bras d’un mannequin…

Il y a six mois, j’avais vu la dernière pièce de Quesnel, Trip, à Espace libre, avec Yves Jacques et Navet Confit, avant que ses dernières représentations ne soient annulées. C’était bizarre de retrouver ces artistes sur scène cette semaine. Comme si le temps s’était arrêté, que le confinement n’avait été qu’une virgule entre deux titres de spectacles.

Il était tout aussi bizarre de me retrouver à La Licorne, six mois après ma dernière visite, avec un public aussi clairsemé, en raison des configurations imposées par la COVID-19. Des rangées complètes de sièges avaient été retirées. Alors qu’on est d’ordinaire tassés comme des sardines – ce qui fait de La Licorne un théâtre aussi chaleureux –, je me suis assis à trois sièges de ma plus proche voisine, ma collègue Stéphanie Morin, à qui je n’avais pas parlé depuis six mois !

À ma visite précédente à La Licorne, mes voisins de siège parlaient tous de désinfectant et de Purell. Aux toilettes, j’avais été surpris par le zèle d’un monsieur qui se lavait frénétiquement les mains. Et je m’étais surpris moi-même, perméable à l’angoisse collective, à remarquer avec inquiétude la toux d’un voisin de la rangée derrière moi et les poignées de main des acteurs sur scène. Tous mes sens étaient éveillés au risque de transmission du coronavirus, alors que la contamination n’avait pas l’ampleur qu’elle a aujourd’hui.

Cette semaine, malgré les milliers de morts, je me sentais moins aux aguets, plus serein et confiant, en partie grâce au respect des normes de distanciation physique et en partie en raison d’une forme d’habitude. Les acteurs ne se serraient pas la main, les spectateurs restaient à distance. Je ne me suis pas inquiété, mais j’ai été désolé pour cet homme qui, plusieurs rangées derrière, tentait en vain d’étouffer une toux.

Près du bar, on ne parlait plus de désinfectant, mais de retour au bureau : quand, comment, dans quelles conditions ? J’ai croisé par hasard des amis que j’ai mis quelques secondes à reconnaître sous leurs couvre-visages. Louis était retourné au bureau le matin même, pour la première fois, espérant y retrouver un semblant de l’ambiance d’autrefois. Il n’a croisé que quatre âmes esseulées à son étage.

Le lendemain soir au Café du TNM, avant la première de Zebrina, les sujets de conversation étaient sensiblement les mêmes. Des amis se revoyaient pour la première fois depuis des mois, parlaient de cette étrange rentrée, des craintes d’une deuxième vague, de l’incertitude qui ne cesse de bousculer les artistes et le milieu culturel. J’ai traversé l’Esplanade de la Place des Arts à l’aller, puis, au retour, la place des Festivals. Il n’y avait pas âme qui vive. Moi, en revanche, je me sentais un peu plus vivant.

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