Internet

Des hausses « minimales » des prix… en attendant Ottawa

Fait inhabituel pour ces entreprises misant d’abord sur leurs bas prix, la plupart des fournisseurs internet indépendants ont augmenté leurs prix depuis sept mois. Mais ces hausses qualifiées de « minimales » pourraient devenir plus substantielles en 2022 : plusieurs attendent l’intervention d’Ottawa, qui pourrait infirmer au printemps une décision controversée du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC).

« Tous les fournisseurs internet que je connais ont augmenté un peu leur prix, mais toujours au minimum, en espérant qu’Ottawa fasse quelque chose, explique Gilles Pichette, fondateur et PDG de B2B2C, fournisseur indépendant établi à Laval. Augmenter nos tarifs de 10 $ par mois, perdre des clients et voir la décision infirmée… On a tous le même réflexe de protéger nos clients en attendant. »

Explosion prévue des prix

En mai dernier, le CRTC avait annulé une baisse radicale des prix de gros de l’internet décrétée en 2019. Cette baisse, qui avait été contestée en cour dès son adoption par les grands propriétaires de réseaux comme Bell, Rogers et Vidéotron, n’a jamais été appliquée. Elle aurait permis à des dizaines de fournisseurs indépendants de baisser jusqu’à 89 % leur coût d’approvisionnement auprès des propriétaires de réseaux.

Bien des fournisseurs indépendants se sont cependant basés sur ces coûts réduits pour établir provisoirement leurs propres grilles tarifaires concurrentielles. Ce jeu d’équilibre budgétaire a tenu jusqu’à la décision du CRTC de mai dernier. De nombreux analystes ont prédit une explosion du prix des forfaits internet dans les mois suivants.

En réalité, les hausses ont été jusqu’à maintenant moins spectaculaires que prévu. Des fournisseurs internet importants comme TekSavvy, Oxio, Transat Telecom et B2B2C et EBOX, notamment, ont procédé dans les derniers mois à des hausses mensuelles estimées entre 2 $ et 8 $ par mois selon les forfaits, d’après un tour d’horizon effectué par La Presse. À une exception près, ces hausses sont en phase avec ce que les plus grandes entreprises ont annoncé depuis quelques semaines. Bell et Vidéotron, notamment, ont tous deux imposé une hausse mensuelle de 3 $ applicable le 1er mars prochain. Telus, de son côté, a affirmé ne prévoir aucune hausse en 2022.

Selon une compilation effectuée par le site PlanHub.ca à la demande de La Presse, on a relevé 20 hausses de tarifs internet décrétées par huit fournisseurs au Québec depuis le 23 novembre dernier. Elles vont de 1 $ pour Bravo, par exemple, à plus de 12 $ pour Altima Telecom, la seule hausse hors-norme répertoriée. Un neuvième fournisseur, CIK, a remplacé au même prix un forfait 120 mbps par celui offrant 90 mbps.

Trois fournisseurs, Virgin, TekSavvy et VMedia, proposent par ailleurs depuis un mois une baisse de prix sur un de leurs forfaits.

Moins menaçants

Les hausses, même modestes, sont inhabituelles pour les fournisseurs indépendants, qui tentent de se démarquer par de plus bas prix. Selon un rapport du Bureau de la concurrence datant de 2019, les fournisseurs indépendants offrent des tarifs inférieurs de 15 % à 35 % par rapport aux grandes entreprises. « On a réussi à ne faire aucune hausse depuis 2015, c’est quand même exceptionnel », indique Jean-Philippe Béique, PDG du fournisseur longueuillois indépendant EBOX.

Il précise qu’en plus de la décision du CRTC, l’augmentation considérable de la demande en données de ses abonnés depuis le début de la pandémie impose des décisions financières difficiles.

« À un moment donné, il faut prendre position et penser à la situation financière de l’entreprise. Il faut être bien positionné pour offrir de bonnes conditions aux employés et s’assurer que la qualité des services ne se dégrade pas. »

Même son de cloche du côté de B2B2C, qui n’avait pratiquement pas touché aux prix payés par ses clients existants depuis près de deux décennies. Seuls les nouveaux clients payaient des tarifs à la hausse.

« Avec la décision du CRTC et l’augmentation de la demande, on a été obligés d’envoyer une vraie hausse à toute notre clientèle. »

— Gilles Pichette, fondateur et PDG de B2B2C

Les fournisseurs indépendants sont « forcés » de hausser leurs prix, ce qui les rend nettement moins menaçants pour les grands fournisseurs, prévient Matt Stein, PDG de Distributel et président des Opérateurs des réseaux concurrentiels canadiens, qui représentent 28 fournisseurs canadiens indépendants.

« Si nous ne pouvons garder les prix bas, nous ne pouvons mettre de la pression pour que les Canadiens aient accès à de l’internet à meilleur prix », soutient-il.

Comme pour l’essence

Beaucoup de fournisseurs indépendants interrogés sont par ailleurs irrités de constater que de grandes entreprises comme Bell et Vidéotron offrent des forfaits considérablement en baisse, par l’intermédiaire de leurs filiales au rabais Virgin et Fizz. « C’est douloureux de voir des [concurrents] dans le marché, propriétés de grands joueurs, sortir des tarifs qui nous semblent en bas des vrais coûts, s’indigne Marc-André Campagna, PDG d’Oxio. Elle est où, la pogne ? »

Pour Jean-Philippe Béique, il s’agit d’une stratégie évidente pour éliminer des concurrents.

« Il ne semble y avoir aucune autorité en ce moment de la part du Bureau de la concurrence. On laisse faire n’importe quoi par les gros joueurs. »

— Jean-Philippe Béique, PDG du fournisseur EBOX

Pour Gilles Pichette, de B2B2C, la situation s’apparente aux guerres de prix de l’essence au tournant des années 2000 qui ont provoqué la fermeture de milliers de stations indépendantes. « Les gros joueurs, ils sont puissants et intelligents. Ils maintiennent nos coûts hauts, ils lancent des filiales à bas prix pour reprendre une part de marché. Mais ce sont de bas prix temporaires : je serais surpris que ces filiales continuent d’exister si nous disparaissons. »

Il reste cependant deux cartes à jouer pour les fournisseurs indépendants. Un mois après la décision du CRTC, le fournisseur ontarien TekSavvy a déposé un avis de requête en Cour d’appel fédérale pour l’invalider. Les procédures sont toujours en cours.

On a de plus demandé l’intervention du gouvernement Trudeau en déposant une pétition au cabinet fédéral pour rétablir les tarifs à la baisse de 2019. On plaidait dans les deux cas, entre autres, les apparences de conflit d’intérêts du président du CRTC, Ian Scott, ancien vice-président de Telus, qui a eu des rencontres privées avec de grands fournisseurs comme Bell.

La décision du gouvernement Trudeau, qui sera annoncée par le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, responsable du dossier, François-Philippe Champagne, est attendue au printemps 2022.

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