Patinage artistique

La plus belle victoire de Guillaume Cizeron

À 4 ans, le patineur artistique français Guillaume Cizeron se demandait s’il était une fille ou un garçon. Au primaire, ses journées étaient faites de violences et d’insultes. À 13 ans, il cognait sa tête sur les murs en espérant créer des électrochocs qui le transformeraient en hétérosexuel. Aujourd’hui âgé de 26 ans, le vice-champion olympique et quadruple champion du monde publie un récit bouleversant, Ma plus belle victoire.

Bien qu’il soit actuellement engagé avec sa partenaire Gabriella Papadakis dans la dernière étape des préparatifs en vue des Jeux olympiques de Pékin, qui auront lieu en février 2022, le patineur est plongé ces jours-ci dans un petit tourbillon médiatique. Quelques jours après son entretien avec La Presse, il avait au programme des entrevues avec Le Parisien, L’Équipe et Paris Match pour parler de son livre – écrit avec Lionel Duroy, à qui l’on doit également les mémoires de Gérard Depardieu – qui sort en France le 29 avril et au Québec le 4 juin.

Un ouvrage de 150 pages denses en émotions. « Je pense que si une personne lit mon livre et qu’elle demeure homophobe, c’est qu’elle n’a vraiment pas d’empathie… », dit Cizeron de but en blanc. En effet, impossible de rester indifférent en lisant sur la découverte de son homosexualité dans un climat d’humiliation quotidienne.

« Au lieu de découvrir ma sexualité sainement et de manière ludique, c’est devenu bizarre et sale. On m’a enlevé une part de naïveté. Plutôt que d’explorer en toute liberté sans me sentir jugé, j’ai vécu ça dans la honte. »

— Guillaume Cizeron

Le malaise face à son orientation sexuelle – qu’il a nommée publiquement pour la première fois dans une publication Instagram, le 17 mai 2020, en compagnie de son amoureux de l’époque – s’ajoutait à d’innombrables questionnements sur son identité de genre qui le tenaillaient depuis sa tendre enfance.

Petit, même s’il comprenait qu’il possédait un prénom et un corps de garçon, il doutait de son genre et se sentait aimanté par la féminité. « Je n’étais pas fasciné comme si c’était quelque chose d’extérieur à moi. Ça faisait partie de moi. Je me sentais bien avec ma mère et mes sœurs. Je m’amusais à les maquiller. Je les laissais me transformer en princesse. C’était une large part de moi, comme aujourd’hui. J’aime la mode et toutes ces choses qu’on dit “féminines”, mais qui ne le sont pas nécessairement. »

Jouer au garçon

Il sentait également que son immense sensibilité contrastait avec son environnement. « À force de me faire intimider à l’école, ma sensibilité, qui était belle et un peu naïve, s’est transformée en timidité extrême et en insécurité. Aujourd’hui encore, j’essaie de retrouver ma sensibilité créative qui est cachée sous une pile de sentiments pas très sains. »

Tout aussi lucide face aux attentes du reste de la société et de ses parents, pourtant très aimants, il a feint le plaisir de recevoir des jouets traditionnellement réservés aux garçons. Par contre, dès qu’on le plaçait dans un contexte de natation, de judo ou de soccer, « des environnements où la virilité est valorisée et la testostérone, célébrée », il souffrait intérieurement.

« Ce qui faisait mal, c’était d’être forcé à être ce que je n’étais pas et de sentir que ce n’était pas correct d’être efféminé ou d’aimer les choses de filles. Ça devenait une pression douloureuse. »

— Guillaume Cizeron

Heureusement, le patinage artistique est arrivé dans sa vie. Ayant l’habitude depuis des années d’entretenir des rapports conflictuels avec les autres enfants, il a été séduit par l’aspect individuel du sport.

« Je n’avais pas besoin d’interagir avec les autres et on ne m’emmerdait pas. J’aimais le sport lui-même. Je trouvais ça magique de glisser sur la glace. J’adorais n’être entouré que par des filles. Et comme des athlètes de plusieurs niveaux s’entraînaient en même temps, je voyais ce que je pourrais réussir un jour. »

Ascension fulgurante

À 8 ans, on l’a pressenti pour danser en couple avec Gabriella Papadakis. Instinctivement, il a refusé. « Je ne comprenais pas pourquoi on m’offrait ça, car j’aurais préféré danser avec des garçons. Finalement, un an plus tard, j’ai réalisé que la danse sur glace n’existe pas sans partenaire. J’ai essayé avec Gabriella, on s’est bien entendus et j’ai vite vu notre potentiel. »

Champions de France dans leur catégorie à 10 ans, ils ont gravi les échelons rapidement, finissant deuxièmes aux Championnats du monde juniors en 2013. Même si les insultes continuaient de pleuvoir sur la tête de Cizeron à l’école, ses performances sportives lui permettaient de se sentir valorisé. « Mes succès en patinage m’ont donné beaucoup d’estime. Heureusement, parce que je comptais les années d’ici à la fin de l’école. J’étais une personne totalement différente en classe et à la patinoire. »

Les succès sportifs s’accumulaient, mais sa souffrance intérieure, elle, ne disparaissait pas.

« Je vivais un malaise de ne pas me reconnaître dans mon propre corps. Je ne pense pas que j’aurais aimé être une femme, mais pas loin… Je me demandais quel genre de vie j’aurais, en imaginant ne jamais pouvoir partager avec quiconque ce qui me semblait monstrueux. Je vivais un désespoir profond. »

— Guillaume Cizeron

Il affirme toutefois qu’il n’a jamais eu d’idées suicidaires. « J’étais vraiment aimé par ma famille, ce qui m’a beaucoup aidé, voire sauvé. Même si je détestais de ce que j’étais, je ne pensais pas à mettre fin à mes jours. Je me disais plutôt : “Mon Dieu, qu’est-ce que ça va être long avant que je meure !” L’idée d’une vie entière faite de secrets et de solitude me paraissait vraiment pénible. »

Point de bascule

Sa perception de la vie a pris un tournant quand il s’est rapproché de son père, un homme passionné de philosophie. « Il a commencé à me faire réfléchir à de grandes questions, comme qu’est-ce qu’on fait sur Terre. Ça m’a éloigné de ce mur qui se dressait devant moi. Il m’a appris à chercher des réponses pour moi-même. C’est la chose la plus importante qu’il m’ait transmise. »

En parallèle, il passait plusieurs heures par jour avec Gabriella Papadakis, une partenaire et amie qu’on découvre dans le livre comme un exemple d’ouverture et de compassion.

« Gabriella n’a jamais eu aucun mot blessant à mon égard. Elle a su ce que je vivais quand même assez tôt, mais elle m’a toujours respecté là-dedans sans me pousser à l’avouer. C’est quelqu’un d’une profonde gentillesse. »

— Guillaume Cizeron

Après avoir quitté leur patelin pour Lyon, les deux athlètes ont traversé l’Atlantique pour s’entraîner à Montréal avec Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon, en 2014. « Ce fut libérateur pour moi de déménager ici. J’étais un jeune adulte qui partait à l’aventure dans un autre pays, avec le sentiment que le monde nous appartenait ! »

Un nouveau modèle

Il a aussi vite senti que la métropole québécoise était très inclusive. « Le fait de rencontrer autant de personnes ouvertes d’esprit, ça aide à s’aimer dans toutes ses couleurs. Au Québec, il y a plusieurs leaders qui veulent changer les choses, alors qu’il y en a peu en France sur les questions LGBTQ+. C’est un peu ce que j’essaie de faire avec mon livre. J’espère ouvrir la conversation. »

Il peut déjà se targuer d’avoir influencé sa discipline, alors que plusieurs athlètes lui ont confié qu’il avait « libéré » l’homme en danse sur glace. « Ce point n’a pas un gros rapport avec la féminité, mais plus avec le fait que dans notre sport, traditionnellement, l’homme est un peu au service de la femme pour la mettre en valeur. J’ai toujours haï ça. Si je peux danser avec ma partenaire, c’est vraiment agréable, mais je ne veux pas jouer à la marionnette. »

Se disant très têtu à ce sujet, il a pris plusieurs libertés chorégraphiques qui ont inspiré ses adversaires. « Je ne prends pas plus de place que Gabriella. On s’exprime tous les deux. On se met en valeur mutuellement. En réalité, je peux être tellement plus que l’homme fort qui porte la femme. »

Dans 10 mois, il pourrait également monter sur la plus haute marche du podium et rejoindre le cercle très restreint d’athlètes ouvertement gais qui gagnent l’or olympique, tels le patineur canadien Eric Radford et le plongeur australien Matthew Mitcham. Une façon pour eux de servir de modèles aux nouvelles générations.

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