L’affaire Julien Lacroix, deux ans plus tard

Un vent de réflexions sur le mouvement #moiaussi

Le recul récent de femmes ayant accusé Julien Lacroix d’inconduites sexuelles ne remet pas en cause le mouvement #moiaussi qui a déjà mené à des avancées importantes, selon des juristes. Certains estiment cependant que tant les plaignantes que l’humoriste lui-même auraient bénéficié d’un meilleur traitement s’ils étaient passés par les voies judiciaires officielles.

Louise Langevin, professeure titulaire à la faculté de droit de l’Université Laval, met en garde ceux qui discréditent le mouvement #moiaussi (#metoo) à la suite des prises de parole de femmes dans l’affaire Julien Lacroix.

« Les femmes qui prennent la parole dans l’espace public, elles ont le droit de s’exprimer, dit Mme Langevin au sujet du mouvement #moiaussi. Comme les tribunaux ne sont pas capables d’entendre et de réagir, les femmes font preuve d’intelligence et d’imagination en allant sur les réseaux sociaux. »

Selon la professeure, le mouvement #moiaussi a suscité une prise de conscience collective sur la violence systémique à l’égard des femmes. Dans la dernière année, le gouvernement a par exemple mis en place un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale, il a réformé la Loi sur les indemnisations aux victimes d’actes criminels et a injecté de l’argent dans les maisons qui accueillent des femmes violentées, énumère-t-elle.

Le tribunal populaire

Marie-Pier Boulet, présidente de l’Association québécoise des avocats et avocates de la défense, encourage pour sa part les victimes de violence sexuelle à faire confiance aux tribunaux. « Sincèrement, dans une salle de cour, il y a un respect, il y a un décorum, il y a des règles, affirme-t-elle. C’est différent dans l’enceinte publique, où tout est permis. J’ai envie de dire que c’est la jungle, et même les plaignantes peuvent en sortir davantage blessées. »

L’avocate estime aussi que Julien Lacroix n’a jamais eu droit à une défense pleine et entière comme un accusé devant la cour. « En fin de compte, sa peine, il ne va jamais finir de la subir. Il purge une peine à vie, tandis qu’à la cour, une réhabilitation aurait été possible », dit-elle.

Rachel Chagnon, professeure au département des sciences juridiques de l’UQAM, ne croit toutefois pas que la peine imposée à Julien Lacroix par le tribunal populaire, soit son bannissement de l’espace public, a été provoquée par des féministes radicales comme l’ont suggéré certains chroniqueurs et internautes, cette semaine.

« Dire que c’est le #metoo qui a “cancellé” Julien Lacroix, c’est un peu rapide. #metoo a essayé de “canceller” bien du monde et beaucoup d’artistes y ont survécu. »

— Rachel Chagnon, professeure au département des sciences juridiques de l’UQAM

Mme Gagnon cite notamment l’exemple du chanteur Éric Lapointe, qui a plaidé coupable à des accusations de voies de fait sur une femme. « On sait qu’il a poussé son ex-conjointe contre un mur, qu’il a mis ses mains contre sa gorge, qu’il a failli l’étouffer. Sur les réseaux sociaux, des gens ont appelé à son boycottage, mais ce n’est jamais arrivé », explique-t-elle.

« L’appel au boycottage fonctionne quand plusieurs éléments sont réunis. Un artiste difficile, qui boit trop, qui ne respecte pas ses engagements, qui a une mauvaise réputation dans le milieu, peut-être que l’appel à la “cancellation” va mieux fonctionner », ajoute-t-elle en parlant précisément de Julien Lacroix.

Louise Langevin ajoute pour sa part qu’elle n’a aucune pitié pour l’humoriste déchu qui se dit coincé dans un cul-de-sac puisqu’il ne trouve ni emploi ni endroit où faire du bénévolat. « Ne représentait-il pas, dans le milieu du star-système, le modèle de masculinité toxique ? La popularité, l’argent, le pouvoir, l’alcool, la drogue, il est beau, il est jeune et [il avait] des femmes les unes après les autres. C’était la même affaire avec [Gilbert] Rozon », laisse-t-elle tomber.

Le stéréotype de l’agresseur

Pour Rachel Chagnon, c’est normal que la réflexion des victimes de Julien Lacroix ait évolué entre l’entrevue accordée au Devoir en 2020 et celle donnée à La Presse, cette semaine. Un jour, les plaignantes se considèrent comme des victimes, un autre jour, elles ne veulent plus s’accoler une étiquette. « Le mot victime, c’est stigmatisant », affirme-t-elle.

Le cheminement est d’autant plus difficile que dans la plupart des cas, les victimes connaissent leur agresseur. « L’image très stéréotypée de l’agression sexuelle, c’est celle d’un inconnu qui commet son crime dans le fond d’une ruelle. Mais la réalité, ce n’est pas ça. On a une vision péjorative de l’agresseur, donc lorsqu’on est confronté à la réalité, on est incapable de reconnaître et de nommer ce qui nous est arrivé », ajoute Mme Chagnon.

Sophie Gagnon, directrice générale de Juripop, craint que le reportage ne contribue à banaliser certains cas d’agression sexuelle. « Un baiser sur le coin d’une rue peut être vécu comme “volé” par la personne qui l’a reçu, mais en droit criminel, c’est une agression sexuelle. Il faut être prudent pour ne pas banaliser les agressions sexuelles qui relèvent des attouchements ou qui se déroulent dans le cadre d’une relation intime », soutient-elle.

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