Études supérieures et salaires au Canada

Le Québec discrimine davantage ses immigrés

J’en suis fort conscient, mon travail peut alimenter les préjugés sur les immigrants ou, à l’inverse, défaire des mythes.

Plusieurs lecteurs m’ont d’ailleurs servi des stéréotypes pour expliquer les revenus moindres des immigrés du Québec comparés à ceux des autres provinces, rapportés dans ma chronique du 20 août dernier.

Rappelons la découverte renversante : ailleurs au Canada, les immigrés arrivés dans l’enfance font de meilleurs salaires à l’âge de 30 ans que les Canadiens du même âge, notamment parce qu’ils étudient davantage(1). Le Québec fait toutefois exception, les enfants immigrés ne parvenant pas à gagner autant que les natifs d’ici.

Est-ce une question de discrimination ? De souches d’immigration différentes au Québec, justifiées par les exigences du français ? De la propension aux études moins grande de nos souches d’immigrés ?

J’attendais donc avec impatience les données de Statistique Canada sur le sujet, que m’a finalement transmises la gestionnaire de la base de données sur l’immigration (BDIM), Rose Evra. Il s’agit des données de 2017, les plus récentes disponibles.

Premier constat : il y a un écart manifeste entre les souches d’immigration dans la propension aux études.

Deuxième constat : les enfants immigrés au Québec étudient un peu moins que ceux du reste du Canada, mais la différence n’est pas très grande.

Troisième constat : le Québec offre une rémunération nettement moindre qu’ailleurs aux immigrés qui ont étudié ici, ce qui pourrait dénoter une forme de discrimination.

Chinois et Haïtiens

Voyons les détails. D’abord, les perceptions se confirment : au Québec, les enfants immigrés d’origine chinoise ou roumaine sont bien plus nombreux à étudier. Ils sont respectivement 85 % et 77 % à poursuivre des études postsecondaires à l’âge de 20 ans, soit bien davantage que la moyenne des Québécois de cet âge (53 %).

À l’inverse, les enfants immigrés pakistanais (55 %), haïtiens (53 %) ou congolais (50 %) ont une propension moins grande à poursuivre leurs études que les autres immigrés, selon la BDIM de Statistique Canada.

Dans le reste du Canada, l’écart entre les souches d’immigration les plus studieuses (84 %) et les moins studieuses (57 %) est semblable à celui du Québec, bien que la provenance des immigrés diffère beaucoup(2).

Cela dit, globalement, les données de Statistique Canada permettent de répondre à la question : oui, nos enfants immigrés du Québec étudient un peu moins que leurs semblables des autres provinces(3).

Est-ce un facteur qui justifie que ces immigrés du Québec ne parviennent pas, comme ailleurs au Canada, à rattraper le salaire des natifs, tel que constaté dans ma chronique du 20 août ?

En partie seulement. L’écart Québec-Canada dans la propension aux études apparaît trop faible pour expliquer la rémunération nettement moindre offerte aux immigrés du Québec quelques années après la fin de leurs études (à 30 ans).

Les données sont révélatrices. En 2017, au Québec, 6 des 15 principales souches d’immigrés arrivés dans l’enfance gagnaient davantage à l’âge de 30 ans que les Québécois du même âge (37 070 $).

En Ontario, ce sont 13 des 15 principales souches qui touchaient davantage que les Ontariens du même âge. En Colombie-Britannique ? 15 sur 15. En Alberta ? 11 sur 14.

Visiblement, les études sont plus payantes dans le reste du Canada qu’au Québec pour les enfants immigrés qui ont grandi ici.

L’écart est encore plus frappant quand on compare la différence de revenus pour une même propension aux études.

Par exemple, dans le cas des Mexicains d’origine, le salaire médian est de 25 200 $ à l’âge de 30 ans au Québec, soit 8600 $ de moins que les Québécois du même âge. Pourtant, les Mexicains d’origine sont plus nombreux à poursuivre des études après le secondaire (61 %) que les Québécois (53 %).

Même constat pour les Haïtiens d’origine. Bien qu’ils disent être aussi nombreux à poursuivre des études après le secondaire que l’ensemble des Québécois (53 %) à 20 ans, leur salaire médian est 23 % moindre (28 500 $) après ces études, 10 ans plus tard.

Quant aux Marocains ou aux Algériens qui ont grandi ici, leur rémunération est semblable ou légèrement inférieure à celle des natifs, bien que leur propension à faire des études postsecondaires dépasse les 70 %, contre 53 % pour l’ensemble des Québécois de 20 ans.

N’est-ce pas curieux ?

Enfin, permettez-moi cette comparaison marteau avec l’Ontario pour les Chinois d’origine. Au Québec comme en Ontario, les Chinois arrivés ici dans l’enfance sont très nombreux à poursuivre des études après le secondaire (84 %). Le hic, c’est qu’en Ontario, leurs revenus à 30 ans sont 40 % plus élevés qu’au Québec (54 600 $ contre 39 100 $).

Comment est-ce possible ?

Oui, d’accord, les Ontariens font généralement de meilleurs salaires que les Québécois, mais cet écart est de seulement 11 %, pas 40 % !

Les données de la BDIM de Statistique Canada n’expliquent pas tout. Je n’ai pas pu savoir dans quelles disciplines étudient les enfants immigrés, ni le niveau de diplôme (DEC, baccalauréat, maîtrise) qu’ils obtiennent au bout du compte, des variables qui devraient influencer grandement la rémunération. Idéalement, il faudrait aussi tenir compte du contexte d’immigration des parents (immigrants économiques, réfugiés, etc.) et de leurs niveaux de revenus.

De plus, il faudrait faire, si possible, des analyses économétriques avec plusieurs variables et sur plusieurs années pour s’assurer de la robustesse de ces liens.

Enfin, l’approche de la base de données de Statistique Canada est imparfaite. Pour valider le lien études-rémunération entre 20 ans et 30 ans, il faut supposer que la propension aux études est demeurée la même en 2007 et en 2017 selon les souches d’immigrés. L’idéal aurait été de suivre une même cohorte d’enfants issus de l’immigration d’année en année, un exercice fastidieux.

Cela dit, les tendances sont suffisamment claires pour qu’on s’intéresse au phénomène. D’une part, on constate que la propension à étudier des immigrés – et donc à occuper éventuellement des emplois payants – varie beaucoup selon les souches d’immigration. Dit autrement, la « rentabilité » économique des immigrés pour notre économie varie selon leur provenance.

Mais surtout, il appert que le Québec offre aux immigrés qui ont grandi ici de moins bons salaires à études égales qu’ailleurs et donc que leur « rentabilité » économique moindre ne s’explique pas tant par leurs études que par une intégration déficiente.

1-Les données de la BDIM confirment la forte corrélation entre le niveau des salaires à 30 ans et la propension à faire des études postsecondaires à 20 ans, ce que révèlent de nombreuses études par ailleurs.

2-En Ontario, ce sont les immigrés de l’Inde, de la Chine et de la Corée du Sud qui sont les plus nombreux à étudier (plus de 80 %). À l’autre bout du spectre, les immigrés provenant de l’Irak, de la Jamaïque de l’ex-Yougoslavie, entre autres, sont moins nombreux à poursuivre des études postsecondaires (moins de 60 %), selon les données de 2017.

3-Au Québec, certes, les enfants immigrés sont 23 % plus nombreux à étudier à l’âge de 20 ans que les Québécois du même âge. Mais cet écart est de 28 % dans le reste du Canada (RdC). Au Québec, les souches d’immigrés les plus studieuses (Chinois, Roumains, etc.) sont 31 % plus nombreuses que la moyenne à étudier, contre 34 % ailleurs au Canada. Les immigrés moins studieux sont tout de même 15 % plus nombreux que la moyenne à poursuivre leurs études au Québec, mais cet écart est de 22 % dans le reste du Canada. Les plus studieux sont définis comme la moitié supérieure de la distribution et les moins studieux, la moitié inférieure.

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