J’ai cru vous voir

Je t’aime, moi non plus

Rien n’est plus mystérieux que le lien qui unit deux êtres. Surtout lorsqu’il s’agit d’un amour impossible, à la fois tendre et désespéré, qui fait saigner les cœurs. Et laisse des cicatrices éternelles.

La pièce J’ai cru vous voir explore la correspondance amoureuse, longtemps tenue secrète, entre Rachel Laforest et Paul-Émile Borduas. Cette production décortique avec beauté le vertige de leur amour impossible, dont ils n’ont jamais guéri tout à fait.

En 1954, le célèbre peintre a eu le coup de foudre pour Rachel Laforest, rencontrée lors d’un vernissage dans une galerie de la rue Sherbrooke, qui se remettait d’une difficile séparation tout en élevant son fils de 5 ans, avec l’aide de ses parents à Outremont.

Après une année d’idylle, la liaison prend fin brusquement lorsque Borduas s’exile en France pour percer le marché européen.

Mais leur amour se poursuivra à travers leurs échanges épistolaires, soit environ 200 lettres écrites entre 1955 et 1960, année de la mort du peintre à Paris.

Après la mort de sa mère, en 2011, Pascal Laforest hérite d’une bonne partie de ses lettres, et il forme le projet de les publier. Ce livre a vu jour sous le titre Aller jusqu’au bout des mots, avant de devenir, à l’initiative de Pascale Bussières et de Jean-François Casabonne, ce spectacle créé jeudi dernier à Espace Go.

Ruptures de ton

Pour théâtraliser cette matière littéraire, la metteuse en scène Alexia Bürger a ajouté plusieurs couches scéniques aux extraits de la correspondance des deux amants défendus avec aplomb par Bussières et Casabonne. Le spectacle est ponctué d’archives sonores de philosophes, d’historiens et de scientifiques ; une voix hors champ donne la parole au fils de Rachel Laforest. Le jeu de la distribution est traversé par une gestuelle intense.

En plus de signer la musique, le guitariste Joseph Marchand, toujours présent sur scène, fait plusieurs interventions entre les fragments du discours des amoureux. Un peu trop.

Son humour et son détachement théâtral provoquent des ruptures de ton qui portent un peu ombrage au destin tragique des deux amants.

La scénographie de l’artiste visuelle Caroline Cloutier est splendide. Son décor évoque d’immenses feuilles blanches pliées, représentant des pages de la correspondance. Les éclairages d’Étienne Boucher ajoutent des couches de couleur, en enrobant le plateau d’une aura de mystère, un climat que les chorégraphies de Wynn Holmes accentuent.

Destins croisés

Il y a une très belle scène dans laquelle le couple s’agite, leurs corps saccadés se repoussant et se rapprochant, à la fois soudés et radioactifs. Tout le déchirement et toute la dualité de leur amour sont là, dans ce dialogue sans paroles entre désir et vertige.

À la fin du spectacle, Laforest (Pascale Bussières) analyse le tableau Les pylônes de la porte, que Borduas lui a offert et qu’elle a conservé toute sa vie. Elle y voit l’illustration de leur amour impossible : « Dans un monde sans nom, deux formes composées d’une même matière tentent de se rejoindre, mais elles demeurent éternellement séparées, bien que liées. »

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