Stéphane Laporte Clin d’œil Mercredi 2022-11-16

« Nous sommes, officiellement, 8 milliards d’êtres humains sur la Terre. Heureusement, ils n’empruntent pas tous le tunnel Louis-Hippolyte- La Fontaine. »

Réplique

Une impartialité militante

En réponse au texte de François Cardinal sur le journalisme militant, « Vous voulez changer le monde… »1, publié le 13 novembre.

François Cardinal fait régulièrement état de ses doutes et inquiétudes concernant l’émergence d’un journalisme qu’il qualifie de « militant » dans ses billets « Dans le calepin de l’éditeur adjoint ». C’était à nouveau le cas dimanche dernier dans l’article « Vous voulez changer le monde… ».

Cardinal y raconte avoir participé au plus récent congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, où, à son « grand étonnement », bien des gens ont remis en question le principe d’impartialité. « Je ne me souviens pas d’un congrès de journalistes où l’impartialité a autant été remise en question », ajoute-t-il.

De fait, le désir d’impartialité de la profession journalistique est l’objet de critiques de plus en plus nombreuses et percutantes, y compris de l’intérieur de la profession elle-même. Qu’à cela ne tienne, Cardinal persiste et signe : alors que « le journaliste est neutre » et « cherche la vérité », le militant « défend une position » et « cherche à convaincre ».

Or, il est tout à fait possible de combiner avec succès la quête d’informations ou de connaissances et l’engagement social.

Les faits sont là pour le démontrer : on trouve d’innombrables exemples de personnes ayant fait avancer la connaissance tout en affichant ouvertement leur engagement politique.

C’est notamment le cas en sciences sociales, un champ que je connais bien.

L’ouvrage Une histoire populaire des États-Unis, de l’historien socialiste démocrate Howard Zinn, ne cache pas son parti pris en faveur des résistants et des oubliés de l’histoire « officielle ». Le livre est aujourd’hui un incontournable.

Ce sont des penseurs ouvertement antiracistes, tels que Frantz Fanon et bell hooks, qui ont le plus contribué à la compréhension de l’oppression raciste.

Au Québec, de nombreuses universités disposent d’un département d’études féministes, dont les recherches bénéficient grandement à notre compréhension des rapports de genre dans la société.

Même dans le champ journalistique, on trouve également de nombreux cas de travail exemplaire mené par des individus s’identifiant ouvertement à certains idéaux.

Ida B. Wells, ex-esclave et suffragette afro-américaine, est reconnue pour ses articles courageux sur des lynchages dans le sud des États-Unis à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, le socialiste Upton Sinclair publiait La jungle, une enquête incomparable des conditions de travail de gens travaillant dans les abattoirs de Chicago. L’ouvrage Farewell to Catalonia de George Orwell est salué comme l’un des meilleurs comptes rendus de la guerre civile espagnole, dans les années 1930. Pourtant, Orwell était combattant antifasciste dans cette guerre !

À notre époque également, plusieurs journalistes font du travail remarquable sans cacher leurs valeurs et leur engagement. En France, Mediapart et Reporterre produisent du journalisme engagé de grande qualité, tout comme le Guardian en Grande-Bretagne. Aux États-Unis, l’équipe de Democracy Now produit un bulletin de nouvelles progressiste et tout à fait rigoureux. Au Québec, l’équipe de Pivot ne prétend pas à la neutralité, mais publie régulièrement des articles d’enquête solides, notamment de la plume d’André Noël, un ancien journaliste de La Presse. Comme on le voit, il y a de nombreux exemples où une posture engagée peut non seulement se combiner à une démarche journalistique ou scientifique, mais même nourrir cette dernière par un regard différent.

Comment expliquer, alors, ce cramponnement presque militant de l’éditeur adjoint à l’impartialité ? Pourquoi cette volonté si insistante d’associer le fondement du métier à un seul type de pratiques ? Le type de journalisme neutre et détaché dont se réclame une large part de la profession n’a pas existé de tout temps. Il s’est imposé au début du XXe siècle, alors que des entreprises de presse en venaient à voir l’information comme une marchandise permettant d’attirer un large public cible vers des publicitaires clients. Pendant ce temps, la professionnalisation du métier de journaliste menait à un éloignement graduel des mouvements sociaux, que le milieu se met à voir comme obsédés (voire aveuglés) par leur cause.

Aujourd’hui, alors que nos sociétés connaissent tant de virages majeurs, pourquoi le journalisme ne pourrait-il pas également revoir ses manières de faire ?

Howard Zinn aimait dire qu’« on ne peut pas être neutre sur un train en marche ». C’est d’autant plus vrai lorsque le dérèglement climatique mène le train vers l’abîme. François Cardinal semble déplorer que des journalistes arrivent dans la profession en voulant « changer le monde ». Mais la neutralité et le détachement sont aussi des valeurs. Et toute valeur comporte ses angles morts. Comme le disait le journaliste indépendant Christopher Curtis sur Twitter, dimanche, en réponse au billet de l’éditeur adjoint, un regard neutre « sera toujours la perspective du statu quo ».

Alors que nos sociétés sont aux prises avec des crises menaçant l’avenir de l’humanité elle-même, il n’y a rien d’impartial à observer l’effondrement avec impartialité. Refuser d’agir est aussi un choix engagé.

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