Crise économique au Liban

Le calvaire des étudiants libanais

Les universités étaient fermées jeudi au Liban en raison d’une grève générale. Mais entre coupures de courant et frais de transport faramineux, étudier au Liban est maintenant tous les jours un parcours du combattant.

Beyrouth — Coupures d’électricité, wifi défaillant, essence hors de prix… Assister aux cours en ligne ou en présence est devenu un chemin semé d’embûches pour les étudiants libanais, même sans compter la grève générale qui a entraîné la fermeture des universités du pays jeudi.

Agnès, étudiante de 22 ans en médecine dentaire, est l’une des rares à se rendre encore dans son université quatre jours par semaine, afin de suivre des cours pratiques.

Les cinq heures de bus aller-retour nécessaires depuis son village du sud jusqu’à Hadath, au sud-est de Beyrouth, lui coûtent tous les mois environ 1,3 million de livres (41 $ US) : « La moitié du salaire de mon père. »

Une somme inaccessible pour la majorité des étudiants alors que le Liban traverse depuis deux ans une crise économique, politique et sanitaire sans précédent.

Crise économique et grève générale

Les écoles, les universités et plusieurs commerces étaient d’ailleurs fermés jeudi au Liban, alors qu’une grève générale des syndicats et du transport en commun paralysait un pays dont l’économie est déjà à l’agonie.

Des manifestants ont bloqué les principales autoroutes du pays et plusieurs routes à l’intérieur des villes pour dénoncer une hausse fulgurante du coût du carburant depuis que le gouvernement a aboli des subventions. Des chauffeurs de camion et de taxi ont bloqué les routes avec leurs véhicules. À Beyrouth, la capitale, plusieurs routes étaient paralysées par des conteneurs de déchets et des véhicules.

La grève survient au moment où la monnaie libanaise continue à s’effondrer face au dollar américain. Environ 80 % des Libanais vivent dans la pauvreté, depuis que la livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur depuis deux ans. Un plein d’essence coûte maintenant plus cher que le salaire mensuel minimum de 675 000 livres libanaises, qui ne vaut guère plus de 22 $ US au marché noir.

Face à la crise économique, la classe dirigeante, qui est directement responsable de l’effondrement économique du Liban, refuse de changer et n’a pratiquement rien fait pour sortir le pays du pétrin, après des décennies de corruption et de gestion incompétente.

« L’indifférence évidente des dirigeants libanais envers la souffrance de la population dans le cadre d’une des pires crises économiques de l’époque moderne est pratiquement criminelle », souligne Aya Majzoub, du groupe new-yorkais de défense des droits de la personne Human Rights Watch.

Dépenser une fortune

Pour Tareq, étudiant de 25 ans à la Islamic University of Lebanon (IUL) qui prend aussi le bus, l’équation est simple : « Mes frais de déplacement vont bientôt dépasser mes frais de scolarité. »

Les professeurs, aux prises avec les mêmes difficultés et dont les salaires ont fondu, ne peuvent plus se permettre de se rendre sur place non plus. Beaucoup de facultés proposent l’enseignement en ligne.

Problème : quand le gouvernement ne fournit plus que d’une à deux heures d’électricité par jour et que le réseau wifi est de plus en plus mauvais, suivre les cours sur son ordinateur relève du casse-tête.

Alors, pour espérer obtenir son diplôme, Amina, étudiante à l’Université Libanaise (UL), a opté pour les livres : avec seulement de deux à trois heures d’électricité par jour chez elle, elle ne parvient pas à assister aux cours en ligne dispensés par cet établissement public.

« Sur les 75 étudiants de ma classe, 5 maximum arrivent à suivre », explique l’étudiante de 22 ans qui travaille neuf heures par jour pour conserver son niveau.

Pour pallier les défaillances de l’État, les familles se rabattent sur des générateurs privés, mais les prix du mazout se sont envolés.

Les étudiants dépensent parfois une fortune en abonnement 4G pour partager la connexion entre leur téléphone et leur ordinateur.

Ghassan, étudiant de 22 ans à l’Université privée de la Sagesse, est exaspéré.

« Il faut installer des systèmes UPS [qui permettent de fournir une alimentation même en cas de coupure], payer le générateur, l’abonnement internet dont les prix doivent encore augmenter… Tout ça, ce sont des coûts additionnels. »

— Ghassan, étudiant de 22 ans

Dans les faits, de nombreuses universités ont mis en place des systèmes de bourses pour tenter de préserver leur nombre d’étudiants, explique Jean-Noël Baléo, directeur régional, Moyen-Orient, de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF).

Certaines « conservent les étudiants qui ne peuvent pas payer, ce qui est une aide déguisée », dit-il.

Effondrement du système

Les mesures d’urgence sont loin d’être suffisantes pour empêcher la chute d’un système universitaire autrefois prestigieux, qui fournissait une élite bilingue ou trilingue, hautement qualifiée, aux pays de la région.

« Un effondrement est en cours. Quelque chose d’autre se prépare dans la douleur », tranche M. Baléo, qui s’attend à des fermetures d’universités et une fuite accélérée des cerveaux.

Face à cela, le ministre de l’Éducation, Abbas Halabi, s’avoue impuissant.

« La trésorerie libanaise n’a pas les moyens. J’ai essayé d’avoir des subventions pour l’UL de la part des bailleurs de fonds internationaux, mais je n’ai pas de réponse positive. »

— Abbas Halabi, ministre de l’Éducation du Liban

En raison d’une profonde crise politique, le gouvernement libanais ne s’est plus réuni depuis octobre 2021.  

« Aujourd’hui, il est plus commode d’organiser des cours en ligne même si c’est très difficile. Le renchérissement des coûts de transport fait que c’est une solution temporaire qui fonctionne comme elle peut », observe M. Baléo.

« Toute la jeunesse veut partir »

Une situation non sans conséquences sur la santé mentale des étudiants : « Je n’ai quasiment pas le temps de sortir », explique Tareq. « Le vendredi, par exemple, j’ai cours de 8 h du matin à 19 h. Je suis épuisé et déprimé », dit-il.

« Je songe à quitter l’université », soupire le jeune homme. « Les salaires sont si bas que je ne suis même pas motivé pour trouver un travail après mon diplôme. »

Pour Ghassan, qui a les moyens, l’objectif est clair : « Je veux finir ma licence pour pouvoir étudier à l’étranger. Toute la jeunesse veut partir, car ici, l’avenir est incertain. »

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