Nuit noire

L’appel du ciel

Nuit noire

Joël Pourbaix

Noroît

160 pages

8/10

Flottant dans le brouillard de notre époque, l’ignorance et la peur peuvent gagner quiconque songe en même temps aux guerres, aux virus mortels et à la planète moribonde. Joël Pourbaix y échappe en levant les yeux vers le ciel. Il fouille sans repos l’infini... et plus loin encore, oserait-on ajouter.

L’observation du cosmos nous renvoie à la petite place que nous occupons dans l’univers tout en nous amenant, d’un autre côté, à continuer de rêver encore et encore. Le poète y a trouvé matière « à accueillir l’immensité [qui] préserve notre humanité ». Sinon, note-t-il, « faire du présent son chez-soi/nous transforme en sans-abri » dans « l’angoisse de n’être presque rien ».

Ce livre dense crée des liens entre le plus que petit et le démesuré, entre neutrinos et exoplanètes. La carte du ciel de Joël Pourbaix célèbre le silence intersidéral autant que la lumière libératrice. Le poète évoque sa propre jeunesse passionnée par les premiers voyages dans l’espace, les astronautes qui y ont participé et les scientifiques qui ont tenté d’expliquer le grand tout.

Il nous rappelle les découvertes des plus célèbres observatoires du ciel, les missions Apollo, les aventures des Iouri Gagarine et des Valentina Terechkova (première femme dans l’espace) de ce monde, les astres de notre voisinage spatial ainsi que les autres, très lointains, qui portent « la promesse du vivant ». Il utilise savamment une prose précise et des projections poétiques. Après tout, ce n’est pas le choix entre deux mots qui compte, mais « l’espace qui les unit ».

Cette fusion de longs poèmes et de sections plus « documentaires » propulse le lecteur dans un éther fascinant, sans être totalement déconnecté du terrestre. Lorsque le poète y entremêle des éléments du quotidien, il caresse d’une main rêveuse une certaine forme de transcendance, celle de l’univers qui chuchote, de l’espace qui guérit et de la quiétude du ciel. Puisque « chaque nuit/nos corps renaissent ».

Noroît a publié l’automne dernier L’intimité nomade : choix de poèmes, 1980-2014 du même écrivain, récompensé en 2015 par le prix du Gouverneur général en poésie pour Le mal du pays est un art oublié. Joël Pourbaix a créé depuis 40 ans une œuvre des plus solides où il a su amasser les débris du réel pour en faire de la poussière d’étoiles.

Si sa promenade parmi nous passe inaperçue, comme il l’écrit à la fin, ses mots délicats et sa langue juste resteront dans le cœur de ceux et celles qui titubent et recherchent, comme lui, la « fierté solaire ». Dans Nuit noire, le poète nous offre le bonheur de mieux voir, les yeux fermés.

Haïkus des neuf cercles

Renouveler le genre

Haïkus des neuf cercles

Dominique Robert

Mains libres

120 pages

8/10

Dominique Robert se lance dans le haïku ? En fait, cette poète importante, récompensée par le Grand Prix du livre de Montréal pour La cérémonie du maître en 2015, est passionnée du Japon. Elle y a séjourné et apprend désormais la langue afin de pouvoir lire la poésie japonaise, dont les haïkus.

Les siens s’éloignent souvent de la tradition. Sauf erreur, ses haïkus comportent effectivement trois lignes d’un total de 17 syllabes (5-7-5) qui savent faire preuve d’humour, mais ils ne renvoient pas toujours aux émotions et aux sensations, pas plus qu’ils n’évoquent toutes les fois une des quatre saisons comme dans la forme classique.

La beauté de ce recueil érudit réside dans la liberté que s’accorde la poète, comme dans ce gentil pied de nez à la tradition : « En cinq ou en sept/Des cercles qu’on tracerait/Avec de beaux os ».

Qui plus est, l’écrivaine sait parler de l’ici-maintenant avec des textes souvent lucides, parfois inquiets, toujours intelligents. Elle crée sa propre mythologie à partir, notamment, de celles des Grecs, des artistes français et anglais, et des Japonais, évidemment.

Elle nous raconte des histoires aussi riches que saugrenues en y insérant quelques aphorismes de bon aloi : « L’avenir se joue/Un futur après l’autre/L’usurpe la gloire ».

Dominique Robert nous guide à travers son fructueux flot de pensées au sein de neuf cercles de haïkus qui n’ont rien de ceux de L’enfer de Dante. Le lecteur va de surprises en découvertes avec plaisir. Le haïku n’est probablement plus ce qu’il était. Ça s’appelle renouveler le genre.

— Mario Cloutier, La Presse

Monuments

Territoire d’amour

Monuments

Vanessa Bell

Noroît

216 pages

8/10

Bien qu’intitulé Monuments, le nouveau livre de Vanessa Bell est étonnamment modeste. Modeste non pas dans son ambition, mais dans l’humilité avec laquelle il se recueille devant ces choses, effectivement monumentales, que sont le territoire et l’amour.

À la fois carnet de bord d’une visite des côtes de Terre-Neuve, hommage à la vivifiante puissance du vent et rituel de renouvellement des vœux entre deux amoureux, Monuments est une œuvre qui part d’abord du corps, plus précisément de la singulière douceur des muscles fatigués par une journée au grand air. Mais Monuments est aussi l’œuvre d’un regard qui apprend, comme par osmose, sa propre souveraineté, à force de fréquenter la grandeur. « à trop voir l’étendue nos yeux s’accoutument », écrit la poète dans un de ses longs blocs de prose, sans ponctuation, entre lesquels sont intercalées les magnifiques photos de son mari Kéven Tremblay.

Récifs, routes enneigées, eaux agitées, récolte de chanterelles : ces images splendidement brumeuses, plutôt que de cheviller le texte à une interprétation unique, ont le salutaire mérite de rappeler que la poésie n’est pas détachée de la proverbiale vraie vie, mais qu’elle en est peut-être le documentaire le plus authentique, le plus intime. Et voici que l’autrice dresse l’inventaire non exhaustif de ses joies : « Rien de compliqué une pâte à pain que l’on fait frire puis la mélasse à l’abri l’air se gorge de sucres boissons chaudes épices baisers rien de compliqué derrière l’église on prend au nord on marche la côte on pique aux roches nos genoux explosent c’est s’épouser la somme des fruits le vent brutal ton rire qui détone. »

Animé par un double mouvement entre l’immensité du paysage et la riche quiétude d’un monde intérieur qui trouve son apaisement au contact de la toute-puissance de la nature, Monuments porte la parole indomptable d’une femme qui souhaite moins changer l’existence que de laisser tout ce qui l’entoure la changer elle, en mieux. Vanessa Bell refuse de domestiquer ses appétits fougueux.

— Dominic Tardif, La Presse

Les deuils transparents

En finir avec l’horreur

Les deuils transparents

Virginie Savard

Triptyque

146 pages

7/10

Après son excellent premier recueil, Formes subtiles de la fuite, Virginie Savard revient en force avec Les deuils transparents, écrit en pleine pandémie. Même si ce mot fatidique n’apparaît pas dans le livre, la poète veut clairement rendre visibles les trop nombreux deuils que nous vivons.

Faune et flore en péril lui servent à ancrer ses mots dans le réel et à outrepasser la solitude de nos « humanités/en latence ». Dans sa recherche d’absolu, la poète estime que le sens doit bien exister quelque part, même si son « corps carnivore » s’autodigère et son visage de garçon ressemble à une victoire à ses yeux. Après tout, « l’identité n’a pas de source/il y a trop de choses à être ».

Les doutes fourmillent, donc, les peurs grondent, les apparences triomphent et la mort rôde. La narratrice sait nommer le mal, celui d’une jeunesse qui souhaite avoir déjà tout vécu pour ne pas se sentir en retard sur sa vie : « Nous n’avons pour continuer qu’un désir aux yeux crevés. »

Le « je » et le « tu » mènent la danse. Par contre, le « nous » assure le rythme dans l’équilibre précaire du poème, ce sentiment collectif qui devrait se perpétuer malgré « la mort du monde ».

Les futurs poussent, selon Virginie Savard, entre les tournesols et les tomates ou, encore, dans une autre respiration que la sienne. Le cosmos peut ainsi renaître infiniment, nous invitant à agir parce que « nous n’avons plus de temps/pour l’horreur ».

— Mario Cloutier, collaboration spéciale

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.