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Des élèves micmacs écartés de leur école secondaire

La communauté digère mal leur exclusion de la « bulle Atlantique » par le Nouveau-Brunswick

Québec — Plus d’une centaine d’élèves de Listuguj, en Gaspésie, ne sont plus autorisés à fréquenter leur école secondaire de Campbellton depuis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick a décidé de les exclure de la « bulle atlantique », il y a un mois. La communauté micmaque y voit une forme de « discrimination systémique ».

Le chef micmac Darcy Gray a appris le 8 octobre dernier que les 103 élèves autochtones qui traversent tous les jours la frontière pour aller à l’école au Nouveau-Brunswick devraient désormais poursuivre leurs cours à distance. Pourquoi ? « Je ne sais pas », a soufflé le principal intéressé au bout du fil.

Le gouvernement de Blaine Higgs a resserré ses frontières devant la hausse des cas de COVID-19 en Gaspésie, classée en « zone orange » par Québec. Pour les services essentiels, les citoyens de Pointe-à-la-Croix et de la Première Nation de Listuguj peuvent encore traverser. Par exemple, les jeunes micmacs qui occupent un emploi à Campbellton peuvent s’y rendre.

« Mais ils ne peuvent pas aller à l’école. C’est totalement arbitraire », déplore le chef Gray.

« Je crois qu’il s’agit de discrimination systémique contre notre population […], je pense que c’est encore trop facile de nous mettre de côté, nous, les Premières Nations. »

— Le chef micmac Darcy Gray, en entrevue téléphonique

À Listuguj, les adolescents fréquentent le réseau scolaire anglophone du Nouveau-Brunswick de la 9e à la 12e année, à l’école secondaire Sugarloaf, qui se trouve à environ huit minutes en voiture. Des membres de la communauté y travaillent d’ailleurs et peuvent toujours continuer de s’y rendre.

La communauté a installé les élèves dans des locaux libres de la nation, où ils peuvent se brancher sur le réseau de l’école Sugarloaf et suivre leurs cours à distance. Cela leur permet aussi de socialiser entre eux. « Ils voient leurs camarades [du Nouveau-Brunswick] qui sont assis dans leur classe, mais pas eux, c’est difficile », relate M. Gray, inquiet pour leurs résultats scolaires et leur « santé mentale ».

« Il y en a qui en sont à leur année de graduation, ils ont passé quatre ans là. Ils sont coupés de leurs amis. […] Les jeunes essaient de comprendre pourquoi ils ne sont plus les bienvenus à l’école, pourquoi ils ne peuvent plus la fréquenter, malgré qu’ils soient tous en santé », illustre le chef Gray.

Il n’y a aucun cas de COVID-19 à Listuguj.

« Ils luttent pour réussir leurs cours, mais l’apprentissage à distance, c’est difficile. Ils ne sont pas toujours capables de saisir ou de comprendre tout, mais ils sont évalués comme s’ils étaient en classe avec leur professeur », dit-il.

« UNE INJUSTICE MAJEURE »

La députée fédérale d’Avignon–La Mitis–Matane–Matapédia, Kristina Michaud, a pris la plume à deux reprises pour tenter de sensibiliser le gouvernement Higgs aux impacts d’une telle décision sur la communauté autochtone, en vain.

« On permet le passage pour les services essentiels, mais pas pour ces élèves. L’éducation, c’est un service essentiel, argue-t-elle en entrevue. C’est aberrant ! »

Selon elle, il s’agit d’une « injustice majeure » pour ces jeunes autochtones. « En cette période particulièrement anxiogène, les jeunes de la communauté se sentent non seulement trahis par votre gouvernement, mais également abandonnés par ces mêmes autorités qui prônent l’importance de l’éducation », a-t-elle écrit en octobre.

« Ces autorités ont trop souvent fait preuve de discrimination à leur égard », poursuit-elle dans sa lettre adressée au premier ministre Higgs. Le 10 novembre dernier, elle lui demandait à nouveau de « faire preuve d’empathie et d’ouverture pour prendre la décision qui s’impose » pour ces jeunes.

Mme Michaud a pu s’entretenir avec le ministre de l’Éducation, Dominic Cardy, à la suite de ses demandes. Le chef Gray lui a également parlé. Selon eux, le gouvernement néo-brunswickois « renvoie la balle » à Québec.

C’est connu que les négociations entre les deux provinces ne sont pas des plus faciles depuis le début de la pandémie. Le Nouveau-Brunswick est très jaloux de sa « bulle atlantique », ce qui complique les déplacements, notamment vers les Îles-de-la-Madeleine ou depuis la Gaspésie, région voisine de la province.

Au cabinet du ministre des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, tout comme du côté de Sonia LeBel, ministre responsable des Relations canadiennes, on indique que « le Nouveau-Brunswick a décidé de fermer ses frontières aux élèves québécois du secondaire » et que les « discussions se poursuivent pour que les étudiants de Listuguj puissent avoir accès à l’école ».

Le ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick a indiqué que « dans le contexte actuel, des méthodes adaptées » d’enseignement « continueront d’être utilisées » selon l’âge des élèves et leurs besoins. Malgré nos questions, on n’explique pas sur quoi s’appuie la décision d’écarter les élèves de Listuguj de l’école Sugarloaf.

« Il s’agit d’une situation qui évolue constamment, et le personnel de l’école secondaire anglophone Sugarloaf Senior, à Campbellton, s’emploie à utiliser de nouveaux modèles d’apprentissage », écrit-on.

Le chef Darcy Gray implore les gouvernements « d’arrêter de jouer et se montrer du doigt mutuellement » et de « faire la bonne chose pour nos enfants ».

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