Une enquête pour Gilbert

Ils savaient. La ministre, le sous-ministre, le directeur national de santé publique. Dès la fin de janvier 2020, ils savaient que les CHSLD étaient vulnérables. Ils savaient qu’un nouveau virus, apparu en Chine, risquait d’y faire des ravages.

« Il y avait une pensée comme quoi ces milieux allaient être touchés », a reconnu Horacio Arruda, cette semaine, à l’enquête de la coroner Géhane Kamel sur les morts en CHSLD. L’ex-ministre de la Santé Danielle McCann ainsi que son sous-ministre à l’époque, Yvan Gendron, en ont admis autant.

Ils savaient. Et ils n’ont rien fait, ou du moins pas assez. « Il y a peut-être certains enjeux avec la gestion des milieux de soins qui auraient dû être là », a témoigné le DArruda.

Traduction : ils auraient dû faire mieux.

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Mario Lefebvre, lui, ne savait pas.

Il aurait tellement voulu savoir. Voilà maintenant 20 mois que le Montréalais est rongé par les remords.

Je vous ai raconté son histoire, en mai 2020. Elle brise le cœur, comme bien d’autres histoires qui se sont déroulées en ce funeste printemps.

Le 7 mars 2020, le père de Mario Lefebvre a fait une mauvaise chute. Une côte fêlée, Gilbert, 88 ans, s’est retrouvé à l’hôpital du Lakeshore. Au bout de deux semaines, on lui a trouvé une place en réadaptation au CHSLD de LaSalle.

Gilbert ne voulait pas y aller. Mario a insisté. Pour le bien de son père, croyait-il. « À l’hôpital du Lakeshore, ils auraient pu me dire : “Il y a des risques, gardez-le chez vous.” Mais non. Zéro. Tout était beau… »

Le 21 mars, Gilbert a été admis en réadaptation au CHSLD de LaSalle. Dix jours plus tard, il est mort.

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Il faut une enquête publique. Pour Gilbert Lefebvre. Et pour les 5200 autres Québécois emportés par la COVID-19 dans les CHSLD de la province.

Il faut aller au fond des choses. Comprendre ce qui a bien pu se passer pour que ça dérape autant. Faire l’autopsie de cette terrible catastrophe.

L’enquête de la coroner Kamel lève une partie du voile. Mais il reste des zones d’ombre. Des questions sans réponses. Comment le DArruda a-t-il pu se trouver au Maroc en février 2020 ? Pourquoi a-t-il attendu au 9 mars pour prévenir le premier ministre ?

Mais surtout : si les autorités savaient, pourquoi diable n’ont-elles pas mieux préparé les CHSLD à la vague qui allait bientôt les engloutir ?

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Depuis le début, Mario Lefebvre a été maintenu dans l’ignorance.

Il n’a pas su, le 23 mars 2020, qu’une éclosion de COVID-19 avait été déclarée au CHSLD de LaSalle. Deux jours après l’admission de son père. « J’avais du mal à le contacter. Je ne pouvais pas aller le voir, je ne pouvais pas aller le chercher. »

Mario Lefebvre a laissé tout plein de messages au CHSLD. Personne ne l’a rappelé. C’était le trou noir.

Le 28 mars, Mario a reçu un appel. Au bout du fil, une voix affolée. Celle de Gilbert : « On ne prend pas soin de moi ici ! Si tu m’aimes, viens me chercher ! »

Mario a rassuré son père. Il ne pouvait pas savoir à quel point le vieil homme disait vrai. À quel point il se trouvait au cœur du chaos.

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Même après la mort de Gilbert, on n’a pas dit grand-chose à son fils. Ce n’est qu’en lisant mon reportage au CHSLD de LaSalle, quelques semaines plus tard, que Mario Lefebvre a réalisé l’ampleur de la crise qui avait frappé l’établissement.

Le virus s’était propagé à tous les étages. Des employés étaient tombés malades, d’autres avaient fui. Ceux qui restaient avaient été laissés à eux-mêmes, sans relève, sans équipement.

Sans gestionnaire, non plus. Pendant deux semaines, un infirmier avait pris la tête de l’équipe décimée. Et cette maigre équipe avait pratiqué une médecine de brousse, coupée de toute assistance extérieure.

Pendant ce temps-là, juste à côté, l’hôpital de LaSalle se préparait à la pandémie. On faisait de la place pour une éventuelle vague de malades. On stockait de l’équipement. On avait même sollicité la Croix-Rouge pour aménager un hôpital mobile dans l’aréna du quartier, au cas où…

On faisait tout ça pendant que les résidants du CHSLD de LaSalle tombaient comme des mouches. Par dizaines. Sans bruit.

Comment a-t-on pu être aussi aveugle ?

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Devant la coroner Kamel, cette semaine, tout le monde s’est renvoyé la balle. On n’a pas été consulté, ou alors on n’a pas écouté les consignes. Les directives ont été ignorées, ou alors elles n’ont pas été données…

Une commission d’enquête publique doit faire toute la lumière sur cette triste débâcle.

D’aucuns affirment que des enquêtes, il y en a eu, et il y en aura encore. De lourdes procédures à la commission Charbonneau coûteraient des millions et dureraient des années. Mieux vaut passer à autre chose.

Ce serait oublier un peu vite que ce qu’on a vécu, au printemps 2020, est une tragédie nationale. Une honte, aussi. La pandémie a été plus dévastatrice dans les CHSLD du Québec que dans les résidences pour aînés des autres provinces, voire des autres pays. Il faut comprendre pourquoi.

Il faut que tout le monde sache, enfin. « Pour faire mieux la prochaine fois », dit Mario Lefebvre. Pour Gilbert et tous les autres. Pour ne pas les oublier trop vite.

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