Affaire Louis Robert

Où était la solidarité ?

Mercredi, les réactions au livre sans détour de Louis Robert, l’agronome lanceur d’alerte, ont commencé à se faire entendre.

Et bien honnêtement, j’ai été étonnée.

Étonnée que le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), André Lamontagne, dise que cette emprise de l’industrie des pesticides et des engrais sur son ministère, ainsi que la décrit M. Robert, c’était des problèmes « connus » et qu’il était à l’aise avec ce livre qui accuse pourtant des fonctionnaires d’avoir failli à leur rôle de défenseurs de l’intérêt public.

Étonnée aussi de la réaction de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Mercredi, j’ai en effet parlé avec son président, Marcel Groleau, et il m’a dit qu’il était conscient de cet état des choses depuis un moment au ministère de l’Agriculture. Il m’a même rappelé une affaire survenue en 2012, quand le MAPAQ s’était désisté d’un projet publicitaire conjoint avec l’UPA pour les clubs-conseils en environnement, parce qu’il y était question de méthodes agricoles pour économiser les engrais. Le MAPAQ, dit M. Groleau, n’aimait pas l’idée.

M. Groleau dit que l’UPA est aussi d’accord depuis longtemps avec le principe selon lequel l’agronome qui vend des intrants ne doit pas être le même que celui qui conseille les agriculteurs sur leurs besoins pour leur culture. On parle ici de séparer, en d’autres mots, la job de médecin et celle de pharmacien. Actuellement, de très nombreux agronomes portent les deux chapeaux, ce qui les place totalement en conflit d’intérêts, une pratique qui est acceptée par l’Ordre des agronomes du Québec. Une pratique « institutionnalisée », dit M. Robert.

Et quand j’ai demandé à M. Groleau pourquoi il laissait la Financière agricole, l’organisme d’aide ponctuelle pour les agriculteurs auquel siègent plusieurs membres de l’UPA, dédommager les producteurs de grain qui utilisent du glyphosate en prérécolte – un incident survenu à l’automne dernier et relaté par M. Robert –, il m’a répondu que c’était le genre de décisions prises très localement sur lesquelles le conseil d’administration n’a pas de contrôle.

Euh.

Peut-être que le C.A. de la Financière agricole devrait, justement, regarder les choses de plus près. Énoncer des lignes directrices claires, les rendre publiques. Clarifier tout ça. Décourager les producteurs d’adopter de telles pratiques. Et s’assurer, pour protéger la crédibilité des agriculteurs qui ne font pas d’épandage de glyphosate en prérécolte, qu’on sache, au moins, où va le grain « glyphosaté » dans la chaîne alimentaire.

Bref, l’UPA dit maintenant qu’elle est du bord de Louis Robert à plusieurs égards.

Mais a-t-elle critiqué les vendeurs de pesticides et d’engrais qui en vendent trop aux agriculteurs ? A-t-elle remis en question leurs pratiques ? Demandé des comptes ? A-t-elle voulu savoir pourquoi on veut bloquer la diffusion de recherches qui disent que, par exemple, les semences enrobées de néonicotinoïdes et les quantités de phosphore colossales qu’on prescrit aux agriculteurs n’améliorent pas leurs rendements ?

« On est proactifs », dit M. Groleau.

Mais tout se fait derrière des portes closes. « On n’a jamais dénoncé publiquement. Peut-être qu’on aurait dû le faire. »

Oui, peut-être que ça aurait dû être fait. Pour montrer au public que le syndicat ne fait pas partie de ce système empoisonné et qu’il défend la santé des agriculteurs, de nos cours d’eau, de nos insectes pollinisateurs.

Louis Robert a été pendant des années tout seul de sa gang à se battre pour que la vérité soit exposée.

Il a même été congédié ! Puis réembauché.

La moindre des choses aurait été de faire preuve de solidarité avec lui. Peut-être pas au nom du public, puisqu’il s’agit après tout d’un syndicat qui veille sur les intérêts de ses membres. Mais au moins, justement, au nom de tous ces agriculteurs qui utilisent beaucoup trop d’argent et de capital de santé à répandre tous ces produits chimiques souvent absolument inutiles.

***

Imaginez tout ce qu’on ne saurait pas si Louis Robert n’avait pas été là pour parler aux journalistes, publier un livre et s’assurer que la vérité sorte.

Le courage dont il fait preuve doit être souligné et il faut demander aux élus que d’autres puissent le faire, ailleurs, si c’est nécessaire, dans d’autres ministères où les fonctionnaires ont un rôle de défense de la collectivité face aux intérêts privés. Le tout sans s’inquiéter pour leur avenir et leur réputation.

Cette transparence est utile pour la suite des choses dans notre démocratie.

L’agronome est un bel exemple de l’impact positif que peuvent avoir ces mises au jour, quand leur but est d’abord et avant tout d’améliorer la représentation des intérêts du public.

L’objectif ici n’est pas d’empêcher les entreprises privées, qu’elles soient en agriculture ou ailleurs, de faire leur travail. Il est d’assurer une juste représentation des intérêts citoyens dans les décisions concrètes, quotidiennes, de l’État.

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