Faut-il renommer la rue des Esquimaux ?

Québec — La Ville de Québec a entamé une « réflexion » sur l’avenir de sa rue des Esquimaux, mais n’est pas encore certaine qu’elle veut modifier ce nom jugé péjoratif par beaucoup d’Inuits.

Une seule et unique rue des Esquimaux existe au Québec, et elle se trouve dans la capitale nationale. Il s’agit d’une petite artère dans l’arrondissement de Charlesbourg, non loin d’une autre rue au nom anachronique, celle des Amérindiens.

Il s’agirait peut-être de la seule rue qui porte ce nom dans tout le pays.

Le terme « Esquimau » fait débat au pays. L’équipe professionnelle de football d’Edmonton a choisi en 2020 de changer de nom, passant des Eskimos aux Elks. La même année, Nestlé renommait sa crème glacée « Eskimo pie » pour en retirer le terme honni.

De nombreux Inuits estiment que ce nom – qui signifierait « mangeur de viande crue » ou « tresseur de babiche » en langue algonquienne – est négatif. La Commission de toponymie du Québec reconnaît elle-même que « ce mot est souvent perçu comme péjoratif ».

Mais la Ville de Québec n’est pas prête à s’engager à changer le nom de sa rue ni celui de la rue des Amérindiens, un terme largement remplacé par « Premières Nations ».

« On s’est penchés nous-mêmes sur ces cas. Il n’y a pas eu de demande citoyenne. On a amorcé cette réflexion-là », explique en entrevue Anne Corriveau, présidente du Comité de toponymie de la Ville de Québec et conseillère municipale.

La Ville de Québec « a cette sensibilité face à l’évolution de la société », assure Mme Corriveau. Elle rappelle que trois rues récentes portent des noms de nations autochtones (rue des Algonquins, des Atikamekw et des Malécites).

Aucune décision n’est donc prise, précise Mme Corriveau, qui ajoute que changer un nom de rue n’est pas chose si facile.

« Si je change un nom de rue, je dois aller en consultation publique, je dois respecter l’opinion des citoyens qui vivent sur cette rue-là. Ce sont des gens qui doivent être pris en compte », explique Anne Corriveau, qui est candidate dans l’Équipe Marie-Josée Savard.

C’est toutefois à la Ville de trancher.

« On veut être nommés dans notre langue »

L’anthropologue inuite Lisa Koperqualuk se souvient avoir croisé la rue des Esquimaux il y a plusieurs années alors qu’elle vivait à Québec. Elle avait été surprise.

Elle rappelle que ce mot fait débat chez les Inuits eux-mêmes. Certains n’ont pas de problème avec ce terme, qui fait partie de leur identité. « On a tous grandi en se faisant appeler Esquimaux. »

Mais plusieurs estiment que ce nom, donné aux leurs par des étrangers, ne devrait plus être utilisé. Inuit, qui veut dire « peuple » en inuktitut, est d’ailleurs le terme officiel utilisé depuis des décennies.

« Dans un but d’autodétermination, la langue joue un rôle très important. Alors on veut être nommés selon notre propre langue, on veut être nommés Inuits », note l’anthropologue spécialiste de l’Arctique et conservatrice du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

« Alors une rue qui s’appelle Esquimaux, pourquoi elle s’appelle Esquimaux ? Si on veut nommer cette rue en honneur d’un peuple, pourquoi ne pas la nommer la rue des Inuits ? Pourquoi donner le nom choisi par des étrangers [pour les membres d’une communauté], qu’on appelle esquimaux parce qu’ils sont mangeurs de viande crue ? »

— Lisa Koperqualuk, anthropologue inuite

Ironie de l’affaire, la rue des Esquimaux croise… la rue des Inuits.

Le grand chef de la Nation huronne-wendat, Remy Vincent, pense que la Ville de Québec doit entamer une réelle réflexion sur les rues des Esquimaux, des Amérindiens, mais aussi sur la rue Christophe-Colomb dans le quartier Saint-Sauveur.

« Quand on parle de réconciliation, de vérité et de rapprochements, il y a des petits points des fois qu’il faut travailler. Ça, c’en est un », dit-il en entrevue.

« Ce serait très facile de remplacer ces trois noms de rue par des choix plus acceptables socialement en 2021. La rue Huronne-Wendate, ce serait très bienvenu, on n’a pas de rue à Québec ! », dit le chef de cette communauté enclavée dans la capitale.

Le grand chef Vincent entend discuter de ces enjeux avec la nouvelle administration en place le 7 novembre.

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