Grande entrevue Ivan Vella, PDG de Rio Tinto Aluminium

De beaux jours en perspective pour l’aluminium vert

Les prix de l’aluminium ont retrouvé leur lustre d’antan et de belles perspectives s’annoncent pour cette industrie qui est en voie de réduire de façon importante son empreinte carbone. C’est dans ce contexte favorable qu’Ivan Vella, le nouveau PDG de Rio Tinto Aluminium, amorce son mandat pour la multinationale minière très présente au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où il a annoncé, la semaine dernière, un premier investissement en 10 ans pour augmenter sa production d’aluminium primaire à son usine d’Arvida.

Vous avez fait carrière dans le domaine minier chez Rio Tinto et vous êtes devenu PDG de la division Aluminium en mars dernier alors que les prix de l’aluminium n’ont jamais été aussi élevés en 10 ans. Êtes-vous arrivé au bon moment ?

On vit dans un secteur cyclique. L’aluminium a connu une décennie difficile en raison notamment d’une surcapacité de l’offre. C’est vrai que le prix actuel de 2615 $ US la tonne est bon, mais c’est aussi l’effet à court terme de tous les programmes de stimulation économique que les gouvernements ont mis en place pour répondre à la crise de la COVID-19.

On verra comment les choses vont se placer à plus long terme, si les prix vont se maintenir, mais quand on regarde la demande en Amérique du Nord, on voit chez nos clients qu’il y aura de la croissance dans les secteurs de l’emballage, des véhicules et de la fabrication de panneaux solaires.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez annoncé, la semaine dernière, l’ajout de 16 nouvelles cuves AP-60 à votre aluminerie d’Arvida pour faire passer sa production annuelle de 60 000 à 86 000 tonnes d’aluminium primaire ?

Oui, c’est pour répondre à la demande anticipée qu’on a fait cet investissement et parce que la technologie AP-60 produit 7 fois moins d’émissions de carbone, soit 2 millions de tonnes de carbone par million de tonnes d’aluminium produit comparativement à 12 millions de tonnes de carbone pour les autres procédés et même 18 millions pour les alumineries chinoises.

On s’est engagés dans la décarbonation de notre industrie en implantant la technologie AP-60 à notre usine d’Arvida en 2013, et la prochaine étape sera la mise en service de notre technologie Elysis à zéro émission de carbone sur une base commerciale à partir de 2024.

Combien de cuves prévoyez-vous convertir à la nouvelle technologie Elysis, que vous avez développée en partenariat avec Alcoa, et sur quel horizon de temps ?

Il est trop tôt pour donner des chiffres précis. Il y a plusieurs facteurs dont il faudra tenir compte, mais on est engagés dans ce processus et il s’agit d’une technologie vraiment incroyable. On est rendus là.

De plus en plus de manufacturiers vont exiger des matériaux verts dans leurs processus industriels. Est-ce que votre production québécoise, qui dessert essentiellement le marché nord-américain, pourrait être vendue sur les marchés internationaux ?

On veut d’abord servir nos clients nord-américains, mais c’est certain qu’on pourra vendre à l’extérieur sur les marchés européens, par exemple, où des manufacturiers vont exiger de l’aluminium vert.

Notre volonté de décarboner ne se limite pas à nos procédés industriels. On souhaite aussi être davantage impliqué dans le recyclage de l’aluminium. On vient d’annoncer deux investissements, un dans notre usine de Laterrière, où on va recycler nos résidus d’aluminium plutôt que de les vendre, et un autre avec Shawinigan Aluminium, où on va recycler 30 000 tonnes d’aluminium par année.

On croit à l’économie circulaire, et le recyclage va nous permettre de répondre en partie à la hausse de la demande en aluminium.

Depuis 30 ans, tous les gouvernements souhaitent que l’on transforme ici, sur place, davantage l’aluminium qui est produit au Québec. Est-ce que vous y croyez ?

L’enjeu du transport est important et a été un frein à la transformation. Il faut regarder ce qui est mieux pour le Québec. Je pense que l’on peut bonifier la chaîne de valeur qu’on a ici et chercher les occasions pour construire plus de facilité de production. On parle de l’aluminium dans les véhicules automobiles, mais les camions et les autobus électriques que l’on fabrique au Québec pourraient aussi transformer leur châssis en acier inoxydable en aluminium.

Pour la première fois en 20 ans, la Chine, qui est le plus gros producteur mondial d’aluminium, est aussi devenue un importateur net d’aluminium. Qu’est-ce que cela signifie pour Rio Tinto Aluminium ?

Les autorités chinoises ont mis un plafond à une production annuelle de 45 millions de tonnes. Ils sont à moins de 40 millions de tonnes aujourd’hui, ils ont donc encore de l’espace, mais la production d’aluminium est très énergivore et ils doivent transiter vers l’énergie renouvelable. Est-ce qu’ils vont prioriser l’aluminium ou vont-ils ralentir leur production ? On verra.

Avant de devenir en mars dernier PDG de la division Aluminium de Rio Tinto, vous étiez PDG de la division Minerai de fer. Qu’est-ce qui vous a amené à l’aluminium ?

J’ai commencé ma carrière chez Rio Tinto dans les approvisionnements avant de devenir chef des opérations de notre mine de cuivre en Mongolie, où j’ai résidé cinq ans. J’ai été par la suite chef de la direction de la division Charbon, en Australie, puis chef des opérations ferroviaires et portuaires de la division Minerai de fer, toujours en Australie.

En septembre 2020, à la suite de la destruction d’un site ancestral aborigène en Australie, j’ai été nommé PDG de la division Minerai de fer, où j’ai été appelé à faire de la médiation avec la communauté et stabiliser nos activités là-bas. Notre nouveau PDG a décidé de me nommer en mars dernier PDG de la division Aluminium du groupe.

Vous êtes originaire d’Afrique du Sud, vous avez vécu en Mongolie et longtemps en Australie. Comment avez-vous perçu la controverse entourant l’unilinguisme du PDG d’Air Canada ?

Je suis mal placé pour juger puisque je ne suis pas du Québec et je ne parle pas français. Mais je comprends très bien la réaction des gens et j’ai été surpris par les commentaires du PDG d’Air Canada.

Je viens d’Australie et je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre le français, mais je veux le faire pour comprendre la richesse et la culture du pays comme j’ai essayé de le faire en Mongolie. J’ai été nommé PDG de Rio Tinto Aluminium en mars, mais en raison des restrictions strictes en Australie, je n’ai pu quitter le pays qu’en juin pour arriver ici en juillet.

On vient de s’acheter une maison à Outremont, et je compte bien l’apprendre [le français]. Ma fille de 9 ans est en classe d’immersion française et mon fils de 12 ans fait un cursus de cours en français.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.