La communication comme émancipation

Partout dans le monde, on s’inquiète de la prolifération des fausses nouvelles. Cette série donne la parole à des spécialistes de plusieurs pays pour faire la lumière sur cet enjeu qui semble menacer la démocratie. Ce dossier a été préparé par Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d’études sur le Québec à l’Université Concordia.

Jean-Philippe Warren : Dans quelle mesure la politique sud-américaine est-elle devenue du pur verbiage ?

Ana Cristina Suzina : Vous savez, la situation en Amérique du Sud n’est pas très différente de ce qui se passe dans d’autres endroits du monde. Les leaders populistes sont en quelque sorte un symptôme de l’exacerbation d’un système néolibéral qui fait de la communication une marchandise et nous fait croire que nous progressons dans l’accès à l’information, quand, en vérité, nous restons très limités pour entamer un véritable débat démocratique.

Pourquoi pensez-vous que l’espace de parole se réduit progressivement au Brésil ?

Nous considérons que les nouvelles ressources numériques à notre disposition sont des solutions miracles pour faire entendre la voix des simples citoyens. On pense qu’il suffit de créer un blogue ou une page Facebook pour faire entendre une opinion.

C’est vrai qu’il y a plus d’espace d’expression aujourd’hui. Nous devons nous en réjouir. Nous devons nous réjouir de l’existence des plateformes numériques qui offrent une visibilité accrue à toutes sortes de gens.

Toutefois, nous ne pouvons en rester là. Il est évident, en effet, qu’une personne peut dépenser beaucoup d’énergie à proposer des opinions diverses sans obtenir un véritable écho. Pour que son message soit audible, il faut qu’il soit relayé par des canaux puissants.

Nous sommes donc encore très dépendants des structures médiatiques. Il y a plus d’espaces pour les voix dissidentes, certes, mais si vous voulez avoir un impact majeur, vous dépendez encore beaucoup des médias bien établis, un problème qui se trouve aggravé au Brésil par la forte concentration des industries médiatiques.

Prenons l’exemple du mouvement de femmes #EleNao [ce qui signifie « pas lui », le mot-clic du mouvement « femmes ensemble contre Bolsonaro »]. Pendant la campagne électorale, le mouvement était dans les rues : il y avait des manifestations massives. En ligne, on assistait à des débats intenses. Pourtant, les grands médias ne couvraient pas le mouvement. Ils fonctionnaient comme une caisse de résonance pour amplifier les nouvelles qui clamaient que le mouvement n’existait pas.

Vous avez travaillé sur les mobilisations de 2013, quand les Brésiliens se sont soulevés contre le manque de financement des services sociaux (transports en commun, santé, éducation, etc.). Dans quelle mesure ces mobilisations ont-elles influencé votre travail sur les fausses nouvelles ?

L’année 2013 est un moment très ambivalent. Il a soulevé un grand vent d’espoir. Comme les revendications de 2013 s’exprimaient en dehors des partis et comme les mobilisations impliquaient plein de gens de divers milieux, on avait l’impression que la société civile était dans la rue pour réclamer la justice, pour réclamer des droits.

Mais 2013 n’a pas eu les résultats escomptés. Ça s’est transformé en une grande occasion pour la droite d’affirmer que tout allait mal au pays et que la gauche au pouvoir était responsable de tout ce qui ne tournait pas rond. Ce qui avait commencé comme un mouvement plutôt progressiste est ainsi devenu un moment politique en faveur de la droite.

Cet évènement a toutefois amorcé une discussion autour des fausses nouvelles et des meilleurs moyens de les combattre. Car nous avons pu voir en 2013 comment de nombreux discours de la droite ont été reproduits en première page des grands journaux. Nous avons entendu les mêmes discours être repris à la télévision nationale. Le même message selon lequel le pays n’était pas heureux à cause de la gauche a été diffusé en boucle par les grands médias.

Parfois, nous pensons que nous devons combattre les fausses nouvelles en nous attaquant à ce qui se dit en dehors des médias traditionnels. Mais ce qui s’est passé en 2013, au Brésil, c’est que les grands médias eux-mêmes ont joué le jeu de la désinformation.

Pourquoi pensez-vous que les stratégies populistes ne peuvent être qualifiées de communications ?

Quand on lit l’œuvre de Paulo Freire [pédagogue brésilien ayant lutté contre les oppressions], on trouve une conception de la communication centrée sur le dialogue et orientée vers l’émancipation. Dans cette optique, communiquer, c’est présenter certains éléments et inviter l’autre personne à un échange. À partir de cet échange, il y aura une certaine compréhension du monde, une certaine compréhension de certains faits. Le résultat de ce processus, c’est ce qui s’appelle la communication. Il ne s’agit pas de faire croire à l’autre ce que vous croyez déjà vous-même.

Dans la mesure où elle ne répond pas à cette exigence, je pense que la stratégie populiste n’est pas de la communication. Pour les populistes, il s’agit d’imposer des idées et de bâillonner tout adversaire qui pourrait exprimer une pensée différente. On ne peut absolument pas appeler cela de la communication.

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