Scènes de la vie postnatale

Après avoir tourné sept longs métrages en Hongrie, parmi lesquels le très puissant White God, Kornél Mundruczó lance maintenant son premier opus anglophone en arpentant un terrain très intime.

Contrairement au film qui l’a imposé sur la scène internationale en 2014, métaphore politique qui lui avait alors valu le prix Un certain regard au Festival de Cannes, Pieces of a Woman est directement inspiré d’un épisode douloureux que la scénariste, Kata Wéber, et le cinéaste ont traversé en tant que couple.

Vanessa Kirby, connue surtout pour avoir incarné la jeune princesse Margaret dans la série The Crown, interprète ici Martha, une femme devant donner naissance à son premier enfant. Tout est prêt. La petite réception saluant son départ pour le congé de maternité a même eu lieu. Sean, le conjoint (excellent Shia LaBeouf), contremaître sur le chantier de construction d’un nouveau pont, est fier comme un paon et se réjouit à l’idée de devenir père. Il a même fait encadrer les photos de l’échographie et les accroche au mur de la chambre du bébé. Bref, l’arrivée imminente de cet enfant cimente visiblement les liens du couple.

Puis, arrive ce plan séquence vertigineux, d’une durée de 23 minutes, véritable morceau de bravoure qui laisse le spectateur sans voix et sans souffle. Martha et Sean ayant fait le choix d’un accouchement à domicile, ils préviennent d’abord la sage-femme au moment où les contractions surviennent toutes les six minutes. Or, cette sage-femme, Barbara, avec qui ils ont suivi toutes les étapes de la grossesse, est déjà affairée ailleurs, auprès d’une autre mère qui est en train d’accoucher. Une remplaçante, Eva (Molly Parker, parfaite), est dépêchée, et la confiance est de mise. La tension monte quand même d’un cran, même si tout semble se dérouler normalement jusque-là. Ou presque.

Quand le générique apparaît, au bout de ce prologue exténuant pendant lequel une caméra fébrile s’est déplacée nerveusement d’un personnage à l’autre (magnifique travail de Benjamin Loeb), un drame a eu lieu. Rien ne peut l’expliquer, mais on cherchera néanmoins une raison.

Plusieurs moments forts

S’étalant sur sept mois, le récit de Pieces of a Woman est divisé en trois parties bien distinctes. Il y a d’abord l’accouchement, rarement évoqué de cette façon au cinéma. Vient ensuite l’épisode au cours duquel on mesure les conséquences du drame chez chacun des personnages, à commencer par Martha, dont la colère intérieure provoque une apparente froideur et une distance avec les proches, y compris Sean. C’est aussi dans cette partie que se révèle la nature des liens qui unissent – ou séparent – Martha et sa mère Elizabeth (formidable Ellen Burstyn). Cette dernière tient d’ailleurs mordicus à ce qu’Eva, la sage-femme, soit poursuivie en justice. Le dernier acte du film est consacré au procès.

Le prologue est tellement puissant que le reste, forcément, en pâtit un peu, surtout dans la partie judiciaire, plus convenue.

Cela dit, tout ce qui survient après l’accouchement est aussi ponctué de plusieurs moments forts, notamment dans cette confrontation entre Martha et sa mère, née, on l’apprendra, en Europe de l’Est pendant la guerre. Même si sa performance dans le premier acte est très spectaculaire, celle que livre Vanessa Kirby après le générique d’ouverture, alors que Martha est submergée de sentiments ambigus, est tout aussi remarquable. La qualité d’ensemble d’une distribution de haut vol, dans laquelle on compte aussi Iliza Shlesinger, Sarah Snook et Benny Safdie, élève aussi un récit qui aurait parfois pu sombrer dans les excès dramatiques.

Bien que l’intrigue soit située à Boston, cette coproduction américano-canadienne a entièrement été tournée à Montréal et à Outremont. À la Mostra de Venise, ce film de Kornél Mundruczó, pour lequel Kata Wéber est aussi créditée au générique, a valu à Vanessa Kirby la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine.

Pieces of a Woman (Renaître en version française) est offert sur Netflix.

Drame

Pieces of a Woman

Kornél Mundruczó

Avec Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn

2 h 06

* * * 1/2

Souriez, ce n’est pas sérieux

Des extraterrestres répugnants menacent d’envahir la terre. Pour y parvenir, ils prennent en otage des superhéros un peu au-dessus de leurs affaires. Face à une catastrophe imminente, les enfants des superhéros prennent les choses en main.

Il n’y a rien de sérieux dans ce film d’action et d’aventure bien sucré qui fera d’abord le bonheur des jeunes enfants. Avec un peu de bonne volonté, parents, grands frères et grandes sœurs s’amuseront aussi. Enfin, peut-être…

Baignant dans la guimauve et accumulant les raccourcis, We Can Be Heroes atteint néanmoins son objectif mielleux de rappeler que devant le malheur et le danger, mieux vaut s’unir que de tenter, chacun pour soi, de sauver sa peau. Surligné à gros traits, surtout dans la finale au retournement invraisemblable, le message passe.

Heureusement que le réalisateur Robert Rodriguez, un vieux routier, a su mettre en valeur le scénario. Porté par une direction artistique sympathique et quelques bons effets spéciaux, notamment un clin d’œil à une scène célèbre du film Jaws, l’ensemble est rigolo. Un remake de la chanson Heroes de Bowie ajoute une touche nostalgique.

Dans un environnement très techno et hyper coloré, on s’attache ainsi aux jeunes héros aux noms évocateurs tel Noodles, le garçon-caoutchouc, Rewind, qui recule le temps, A Cappela, dont les modulations de voix freinent les attaques, et la craquante Ojo (Hala Finley), vive comme un requin.

Incarnant le personnage principal de Missy, YaYa Gosselin ne parvient pas à susciter autant d’attachement que les autres enfants. Caricaturale dans son rôle de la méchante/pas méchante Miss Granada, Priyanka Chopra joue avec beaucoup de plaisir.

Sorti aux États-Unis à Noël (une semaine avant le Canada), le film a fait le plein de cotes d’écoute. On peut parler d’un succès étant donné qu’une suite est déjà dans l’air.

Sur Netflix

COMÉDIE FANTASTIQUE

We Can Be Heroes

Robert Rodriguez

Avec YaYa Gosselin, Priyanka Chopra et Pedro Pascal

1 h 40

* * *

Immersion dans le processus créatif

Accompagnant le cinéaste et photojournaliste Seamus Murphy en Afghanistan, au Kosovo et à Washington, l’auteure-compositrice-interprète et multi-instrumentiste PJ Harvey puise dans ces voyages la matière brute ayant servi à la composition des chansons de son album The Hope Six Demolition Project.

Rarement collaboration entre artistes de deux univers a donné un résultat aussi probant. C’est une rencontre au sommet. Une symbiose artistique exemplaire.

Seamus Murphy voulait tourner dans différents endroits du globe. PJ Harvey l’a accompagné dans trois lieux. Alors que la chanteuse britannique prenait des notes destinées à écrire de nouvelles chansons, Murphy l’a filmée. Et lorsqu’elle est entrée en studio pour les enregistrer, devant public, il a continué à tourner.

Le résultat est un documentaire sortant des sentiers battus, hors normes, aux images ciselées, souvent provocantes, déstabilisantes. Un regard tourné vers l’humain, souvent vers les enfants, sans mise en scène pour faire plus joli.

Femme engagée, PJ Harvey va vers l’autre, tend la main, est constamment en processus de recherche et de création. On la voit essayer toutes sortes d’instruments, traquer des sons hors de l’ordinaire. Pour le spectateur, l’immersion dans un processus créatif et expérimental est intégrale, constante, inclusive.

Certains ont parlé d’un tourisme de la pauvreté. Ce n’est pas notre humble avis. PJ Harvey et Seamus Murphy font preuve de sensibilité et d’engagement par le fait de filmer, de dire et de chanter. C’est inventif, jamais aseptisé. On juxtapose des images contrastées à l’extrême. En parallèle, on conteste notre côté voyeur.

À la limite, on reprochera au tandem d’être allé si loin dans la recherche que l’ensemble a parfois des allures de capharnaüm. Pourtant, il n’y a rien de mal à repousser les frontières de la démarche artistique.

DOCUMENTAIRE

A Dog Called Money

Seamus Murphy

Avec PJ Harvey

1 h 30

* * * *

là où personne ne vous entend crier

Beyond the Woods a eu le malheur d’être enseveli sous l’avalanche de sorties de films de fin d’année. Ce qui est dommage pour le premier long métrage de Brayden DeMorest-Purdy, un drame psychologique glaçant sur fond de meurtre et de disparition se déroulant avec les spectaculaires montagnes de la Colombie-Britannique en arrière-plan.

Précisons d’emblée que Beyond the Woods s’inscrit à l’opposé de ce que le suspense policier présuppose — pas de scènes d’action ou de violence menées tambour battant (ou si peu, la plupart du temps en hors-champ). C’est plutôt l’inverse, à la Fargo.

Milan Kundera aurait aimé, lui qui fait l’éloge de la lenteur dans son septième roman… Le réalisateur veut créer un effet hypnotisant en utilisant de longs plans fixes qui traduisent l’état d’esprit dépressif du principal suspect de cette affaire que cherche à élucider le détective Reeves (Broadus Mattison).

Le film débute d’ailleurs avec l’interrogatoire d’Andrew Bennett (Steven Roberts), véritable pièce d’homme placide (en apparence) et de peu de mots. Le spectateur saura rapidement qu’il n’a pas vraiment d’alibi concernant le prétendu suicide de sa femme Laura (Christie Burke). Il ne s’agit pas tant de savoir qui, mais pourquoi.

Comme nous sommes en 1993, oubliez les cellulaires ! Beyond the Woods propose une trame qui mise sur les apparences, et la distorsion entre la vérité et le mensonge, en parsemant le récit d’hallucinations qui jouent sur nos attentes de spectateur. Le rythme risque d’en rebuter plus d’un – objectivement, il ne se passe pas grand-chose. DeMorest-Purdy aurait facilement pu retrancher 15 minutes, même si on comprend son désir de placer Andrew Bennett devant son objectif : le disséquer dans son élément naturel et éclairer les gestes qu’il fait.

À ce propos, son récit à son beau-frère d’une expérience de psychopathe avec son cochon d’Inde, alors qu’il était enfant, donne froid dans le dos… Reste qu’on peut apprécier le jeu des acteurs, notamment Steven Roberts dans la peau de cet homme volcanique, et la superbe photo rétro et crépusculaire de Zach Zhao, qui n’hésite pas à cadrer large. Toutefois, la conclusion m’est apparue discutable même avec sa fin ouverte. Mais ce film révèle, à l’instar d’Andrew Huculiak avec Ash, qu’il y a une nouvelle génération de cinéastes canadiens à suivre.

Beyond the Woods est présenté sur les plateformes de Cineplex, Apple TV, Telus, Shaw, Rogers, Bell, Cogeco, etc.

Drame psychologique

Beyond the Woods

De Brayden DeMorest-Purdy

Avec Steven Roberts, Jeff Evans-Toad, Broadus Mattison.

Durée : 1 h 40

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