Silverview

Du pur John le Carré

C’est mardi que paraîtra en anglais le roman ultime du Britannique John le Carré, Silverview. Que nous réserve ce dernier titre ? En attendant la traduction française, qui devrait arriver au Seuil d’ici l’été prochain, nous avons mis la main sur le livre dans sa langue originale pour vous en dévoiler un peu plus – sans rien divulgâcher.

Un roman posthume

Sacré maître du roman d’espionnage, John le Carré – de son vrai nom David Cornwell – a passé sa vie d’écrivain à transposer en fiction ses années passées au sein des services de renseignement britanniques. Silverview est son 26e roman et le seul ouvrage complet qui n’avait pas encore été publié à sa mort, en décembre dernier à l’âge de 89 ans. Il aurait d’ailleurs commencé à travailler dessus aux alentours de 2013 et poursuivi son écriture parallèlement à celle de L’héritage des espions et Retour de service. L’agent littéraire de John le Carré, Jonny Geller, avait révélé dans une entrevue avec le quotidien britannique The Guardian, en mai dernier, lorsque la date de cette publication posthume avait été dévoilée, qu’il s’agissait d’un « classique absolu » de l’auteur et d’un « exposé fondamental sur les services de renseignement ». Dans la page de garde du livre, l’éditeur vante quant à lui Silverview comme étant son titre « le plus personnel ».

Un manuscrit qui attendait d’être publié

La postface du livre, rédigée par le plus jeune fils de John le Carré, Nick Cornwell (lui aussi écrivain, connu sous le nom de plume Nick Harkaway), fait des révélations intéressantes sur les coulisses de Silverview. Nick Cornwell y raconte comment, il y a quelques années, alors que son père souffrait déjà d’un cancer, il lui avait fait la promesse, à sa demande, de terminer tout manuscrit qu’il laisserait incomplet à sa mort. C’est ainsi qu’il a repris Silverview, croyant devoir l’achever. Mais celui-ci était déjà terminé, et même retravaillé. En le parcourant, Nick Cornwell a également découvert avec perplexité, écrit-il, que le roman était « redoutablement bon ». Un reflet parfait, selon lui, de ses œuvres précédentes. Nick Cornwell s’est alors mis à réfléchir aux raisons qui auraient pu pousser son père à retenir le manuscrit de Silverview et il en est arrivé à cette théorie qu’il expose à la fin du livre : ce roman montre, comme jamais auparavant, des failles dans les services de renseigement britanniques, et met en scène des espions qui auraient perdu leurs certitudes, cette foi inébranlable envers leur nation et indissociable de leur métier. Et c’est probablement, selon son fils, ce côté de la médaille que John le Carré ne pouvait se résoudre à assumer de son vivant – lui qui n’avait jamais dévoilé, même à ses proches, le moindre secret lié à ses années au sein des services de renseignement.

Une intrigue prenante

Et alors, que nous réserve ce mystérieux Silverview ? Le roman s’amorce l’un de ces matins pluvieux de Londres, alors qu’une femme vient porter une lettre à un étrange personnage qui, on s’en doute, malgré ses allures de prêtre, est lié aux services de renseignement. La missive vient de la mère mourante de la messagère, et suscite immédiatement la méfiance du destinataire. S’installe entre eux un curieux manège entourant son contenu censé être ultra-secret. L’amorce est accrocheuse, on se laisse entraîner dès les débuts. On se surprend aussi à sourire en coin à des répliques cinglantes comme celle-ci : « To hell with that, and dying mothers and their secrets, and all of that » (« Au diable ces mères mourantes et leurs secrets et tout cela »). Le mystère qui s’installe dès les premières pages ne se dissipera pas. Si on cherche du suspense et un casse-tête insoluble, on est servi.

Un style inégalable

Le nœud de l’histoire, lui, se cache toutefois loin de Londres : dans une bourgade en bord de mer où un jeune homme, qui a démissionné d’un emploi dans la City pour se refaire comme libraire, reçoit la visite inopinée d’un homme qui dit avoir connu son père. Le Silverview du titre, c’est une grande maison sombre à l’autre bout de la ville où habite une riche héritière qui a épousé cet homme énigmatique, surgi de nulle part dans la vie du libraire et qui semble désormais le suivre à la trace. On est bel et bien à l’ère des messages textes, mais les personnages autant que les dialogues portent l’élégance d’une autre époque et le flegme caractéristique des romans de John le Carré. Au point qu’il serait difficile d’y déceler toute trace d’intervention extérieure. Et quiconque penserait autrement, écrit Nick Cornwell en postface, peut librement lui faire des reproches pour tout élément importun qui s’y serait glissé.

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