Brigitte Bardot

« Rien ne me manque, ni personne »

L’éternelle provocatrice republie son autobiographie. Elle confie à Match ses colères d’aujourd’hui.

Paris Match. Pourquoi republier cette autobiographie qui s’achève en 1973, quand vous avez renoncé à votre carrière d’actrice ?

Brigitte Bardot. J’ai mis 20 ans à écrire ce livre qui retrace fidèlement ma vie. Pour faire revivre ma petite enfance, il a fallu replonger dans les carnets de mon papa, remonter le fil du temps des souvenirs qui m’avaient frappée, des films que j’avais pris plaisir à tourner ou pas, des hommes plus ou moins aimés qui m’avaient bien ou mal aimée... Ce que j’ai subi, adoré, détesté, mes joies et mes problèmes : tout y est. C’est une confession très honnête, sans pareille.

Dans ses Mémoires, Roger Vadim, l’homme qui vous a révélée et fut votre premier mari, racontait que derrière votre apparente décontraction se cachent des peurs, des angoisses, un « don pour le malheur qui faillit souvent [vous] conduire au bord de la tragédie »…

C’est surtout de ne pas avoir su supporter le malheur qui m’a menée parfois à la tragédie. Parce que j’ai plutôt, il me semble, un don pour le bonheur. Hélas, il n’est fait que de petits moments fugaces qu’il faut savoir saisir quand ils se présentent, rarement.

Dans Initiales B.B. Mémoires, vous racontez cette première tentative de suicide, la tête dans le four, à 16 ans, quand vos parents vous empêchent de voir Vadim. Il y en a eu beaucoup d’autres ? À quel moment ces pulsions suicidaires vous ont-elles quittée ?

Très jeune, je me suis dit que la vie ne valait pas la peine si l’on devait en souffrir. J’avais donc le suicide comme porte de sortie. À mon âge, aujourd’hui et avec beaucoup de recul, je trouve que c’est une lâcheté. Heureusement que je ne me suis pas suicidée, parce que je n’aurais pas pu accomplir tout ce que j’ai fait pour les animaux…

Qu’est-ce qui vous retient encore sur cette terre, à présent ?

Ce combat pour la cause animale, rien d’autre ! Pourtant, je peux vous dire que cela m’oblige à me confronter au pire, en termes de détresse, d’infamie, d’injustice, de tristesse et de désillusion, par rapport à ce que j’ai pu connaître auparavant. Mais je le supporte pour les animaux, plus pour moi.

Et l’amour de votre mari, Bernard d’Ormale, que pèse-t-il dans tout cela ?

C’est mignon, l’amour de Bernard, bien sûr ; mais j’en ai eu d’autres... Jamais l’amour d’un homme ne m’a donné envie de continuer de vivre. C’est la détresse animale qui me porte et me donne envie de me battre, de continuer...

Il paraît que vous téléphonez tous les jours à votre sœur, Mijanou, qui vit en Amérique et que vous n’avez pas revue depuis 20 ans…

Ma sœur est dans mon cœur. Je n’ai pas besoin de la voir, ni de l’appeler tous les jours pour l’aimer. Elle habite à Los Angeles et nous avons chacune nos vies depuis très longtemps. Mais on se tient au courant, par mail souvent, par petits courriers ou au téléphone, quand on trouve le temps.

Elle ne vous manque pas ?

Rien ne me manque.

Avez-vous des nouvelles d’Alain Delon, un autre de vos correspondants habituels ?

Alain a eu 85 ans dimanche dernier. D’habitude, je lui envoie toujours une gentille lettre pour son anniversaire. Mais là, depuis deux ans, je n’ai plus aucune réponse. J’ai l’impression qu’il ne correspond plus avec personne et je ne veux pas l’encombrer de mes messages. Il est, comme moi, un animal sauvage et solitaire.

Que faites-vous de votre temps ?

Je travaille pour ma fondation, je ne fais rien d’autre. C’est, pour moi, d’une importance capitale et assez lourd à gérer. Ces derniers temps, comme tout le monde, nous devons faire face à des problèmes de gestion du personnel, de manque de places aussi, alors que l’on se voit confier de plus en plus d’animaux. Il a fallu louer des fermes et entretenir leurs fermiers reconvertis pour créer de nouveaux refuges. On fait des choses formidables, et dans le monde entier !

Des noms, parfois, ont circulé pour vous succéder un jour à la tête de la fondation. Avez-vous enfin trouvé une digne héritière ?

Je suis convaincue d’avoir accompli ce pour quoi j’étais destinée. Je n’ai pas eu le choix, cela s’est imposé à moi. Trouver quelqu’un d’aussi investi, par les temps de médiocrité qui courent, me paraît impossible. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que la fondation – qui demeurera la Fondation Brigitte Bardot – ait les moyens de me survivre. Ensuite, advienne que pourra...

Avec le confinement, retrouvez-vous un peu du Saint-Tropez que vous avez connu quand vous et vos parents y avez débarqué au début des années 1950 ?

Mais de quoi parlez-vous ? Quand j’ai connu Saint-Tropez, c’était un petit village de rien du tout, au trou du cul du monde, où vivaient trois pelés et quatre tondus, tous natifs de l’endroit. C’est devenu une horreur, un endroit pour milliardaires, sans âme, sans charme, défiguré. De toute façon, je n’ai plus rien à y faire : tous ceux que j’aimais sont morts et les petites boutiques qui me plaisaient ont toutes disparu, remplacées par des enseignes de luxe, comme on en trouve partout.

En vivant recluse, comme vous le faites depuis des années, pensez-vous avoir une vision juste du monde ?

Je ne suis pas Bécassine, au fond de mon trou ! Je lis beaucoup de livres, de journaux, je regarde la télévision, je parle à mes amis, je reste à l’écoute et j’observe ce monde devenir un cirque. C’est abominable, la manière dont on traite notre planète. Elle étouffe, implose sous le poids d’une démographie incontrôlable dont découlent tous les malheurs qui nous arrivent : réchauffement climatique, inondations, feux... Et ce n’est pas fini. Je crains que le coronavirus et d’autres épidémies qui déjà s’annoncent ne remettent douloureusement les pendules à l’heure. Quand les cinq milliards d’êtres humains en trop sur cette terre auront disparu, la nature reprendra ses droits.

Voulez-vous dire que, d’une certaine façon, ce virus est une bonne chose ?

Oui, c’est une sorte d’autorégulation de cette démographie que nous sommes incapables de contrôler. L’être humain n’ayant pas d’autre prédateur que lui-même, seules les forces naturelles peuvent le contraindre à la raison.

Vous-même, comment vous protégez-vous du Covid ?

Ce ne sont pas mon cheval, mon cochon ou ma chèvre qui vont me le refiler. Je n’ai pas besoin de faire attention puisque je ne vois personne.

À une autre époque, vous incarniez le mal, selon le Vatican, et, dans les rues, on vous traitait de putain. Vous avez vécu deux avortements clandestins et connu le temps où les femmes ne pouvaient pas posséder un chéquier sans autorisation de leur mari. Est-ce pour cela que vous avez du mal à prendre au sérieux le mouvement #MeToo ?

Oui, j’ai connu une époque où le sort des femmes était beaucoup moins rigolo. Au point que j’ai un peu l’impression qu’aujourd’hui on se plaint de tout et de rien. Trouver qu’une femme est belle va devenir un crime, si ça continue. Moi, j’ai aimé être regardée, et quand on me mettait la main aux fesses, ce qui arrivait rarement, je trouvais ça plutôt amusant.

Sagan louait votre donjuanisme. Vous vous voyiez ainsi, un don Juan au féminin ?

Non... J’étais jolie, j’avais des aventures, je plaisais aux hommes.

C’est eux qui vous choisissaient ?

Ah non ! Je n’étais pas une poupée gonflable, c’est moi qui choisissais.

Un jour, vous avez dit qu’il aurait fallu plus de 40 couvertures de Paris Match si tous vos amants avaient dû y figurer à vos côtés. Lequel a été le meilleur ?

Je ne me souviens plus... Aux aventures passagères, j’ai toujours préféré les histoires d’amour. Il est d’ailleurs arrivé que des hommes en aient marre de moi, ce qui m’a causé de gros chagrins.

Y en a-t-il qui ont préféré Bardot à Brigitte ?

Ils étaient attirés par Bardot, mais certains s’attachaient à Brigitte. Sinon, ils ne seraient pas restés.

Vous dites aimer la solitude mais, au final, vous n’avez jamais vécu seule…

Je ne peux pas vivre seule. Je dois vivre pour quelqu’un, pour échanger des idées, des paroles, des câlins, et j’ai horreur de dormir seule.

Là, les animaux ne suffisent pas…

Ils sont importants parce qu’ils brisent la vraie solitude, mais ils ne remplacent quand même pas une présence humaine.

Regrettez-vous, quelquefois, de ne pas avoir épousé un type de Neuilly possédant une usine, comme l’auraient souhaité vos parents ?

Non. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir épousé un beau Gitan qui m’aurait emmenée vivre dans sa roulotte tirée par des chevaux et regardée danser au son de sa guitare. J’aurais adoré vivre comme cela.

En 1980, alors qu’elle est la première femme à entrer à l’Académie française, Marguerite Yourcenar exprime le souhait de vous rencontrer. Pourquoi ? Que voulait-elle savoir de B.B. ?

C’est une histoire extraordinaire. Quand on m’a appelée pour me dire qu’elle voulait me voir, j’ai dit : « Ah non ! Oh là là, pas question que je monte à l’Académie, à Paris ! » Et j’ai refusé. Et puis, un jour de novembre, à Saint-Tropez, où il pleuvait des cordes alors que je rentrais crottée de l’enclos des chèvres, j’ai aperçu une silhouette qui sonnait à la porte. C’était Marguerite Yourcenar. J’étais ruisselante, trempée, elle aussi, et ce moment surréaliste s’est transformé en une soirée unique. On a ouvert le champagne, on s’est fait un magnifique feu dans la cheminée, on s’est tapé des cacahouètes en parlant de choses intéressantes, des animaux beaucoup, de ses livres aussi. Elle m’a déconseillé de lire ses Mémoires d’Hadrien, affirmant que j’allais m’emmerder, et elle m’en a envoyé ensuite plein d’autres que j’ai adorés. Ce soir-là, on avait du mal à se quitter, mais elle était attendue pour un dîner officiel avec Gaston Defferre. Nous sommes restées par la suite extrêmement liées. J’ai adoré cette femme. Nos échanges m’ont bouleversée et apporté une richesse que je garde en moi.

Vous, la fille de bourgeois du XVIe arrondissement de Paris, vous soutenez les gilets jaunes… Vous avez le cœur à l’extrême gauche ou à l’extrême droite ?

J’ai le cœur au milieu.

Ne me dites pas que vous êtes centriste !

Non, je suis pour un gouvernement autoritaire, capable de mettre de l’ordre dans le fourbi que nous vivons. Mais je sais aussi peser le pour et le contre des propositions, des arguments développés par chaque parti politique. Quand je pense que le gouvernement actuel laisse en marge de pauvres citoyens qui, même en travaillant dur, doivent vivre avec moins que les aides concédées à tous ces migrants qui nous assaillent, ça me révolte ! Je suis scandalisée de la détresse dans laquelle sont plongés les démunis. À travers le courrier que je reçois, j’en connais un bout de ce côté-là.

Vous semblez persister, pourtant vous avez été condamnée cinq fois, entre 1997 et 2008, pour incitation à la haine raciale. Cela ne vous a pas donné à réfléchir ? Vous ne regrettez jamais vos paroles ?

Pas du tout. Je m’en fous, et je vais être condamnée encore... À présent, c’est le président de la fédération de chasse qui me reproche de l’avoir traité de gros plein de soupe de merde. Il n’a pas fini de m’entendre, celui-là ! Je n’arrête pas d’être mise en examen pour tout un tas de trucs, et je continue, rien ne m’arrête. Ce qu’il m’en coûte ? Je m’en fous. Tout l’argent que j’avais, je l’ai donné à ma fondation. Le peu qu’il me reste, comme je n’ai pas besoin de beaucoup, je peux le leur laisser. Et s’il n’y en a pas assez pour payer les dommages, j’irai en taule. Ça, ça me ferait rire.

« Et la page où l’on meurt est déjà sous vos doigts », comme dans la citation de Lamartine en exergue de votre livre, sentez-vous la mort approcher ?

Je sais que je ne serai pas éternelle, mais je ne passe pas ma vie à me demander quand je vais mourir. La mort n’est pas quelque chose que je redoute, mais ça m’emmerde parce que cela va probablement m’empêcher d’obtenir ces quatre ou cinq choses importantes pour les animaux que je réclame, en vain, depuis si longtemps, à tous les gouvernements qui se succèdent.

L’au-delà, vous l’imaginez comment ?

Alors là, je n’en sais que dalle. S’il y avait des animaux, ce serait le paradis...

À la Garrigue, en haut d’un de vos terrains, vous avez entouré d’une centaine d’images pieuses une statue de la Vierge dans la petite chapelle que vous lui avez dédiée. Pour quoi priez-vous ?

Pour les animaux. Je ne demande jamais rien pour moi. Parfois, cela m’arrive de le faire pour des proches, quand ils traversent des moments vraiment graves.

Et pour l’humanité ?

Je n’en ai rien à foutre, de l’humanité...

Vous inquiétez-vous parfois pour l’avenir de vos petits-enfants ?

Chacun vit sa vie comme il peut. Moi aussi j’ai connu la guerre et y ai survécu.

Initiales B.B. Mémoires, par Brigitte Bardot, éditions Grasset

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