À ma manière  La Librairie de Verdun

Chéri(e), agrandissons notre librairie !

Joanne Méthé et Philippe Sarrasin ont acheté en 2006 une petite librairie indépendante. Pas sur l’intellectuel Plateau : à Verdun. Elle fait plus que survivre : elle s’agrandit. Mais comment diantre font-ils ?

PROLOGUE

« Corinne est née dans la librairie. »

C’est une métaphore. Qui, comme toute métaphore, reflète la réalité.

Joanne Méthé était enceinte de six mois quand son conjoint Philippe Sarrasin et elle sont passés devant une petite librairie de la rue Wellington, à Verdun, à l’été 2006. La vitrine se dégarnissait, une affiche annonçait sa fermeture prochaine, faute de relève.

Ils sont entrés.

Dix jours plus tard, ils l’achetaient.

CHRONIQUE D’UNE FERMETURE ANNONCÉE

Attablés dans un petit café de la rue Wellington, Joanne et Philippe racontent leur aventure. En 2006, ils habitaient depuis cinq ans à Verdun. Ils étaient parents de Simone, 3 ans, et de Mathias, 20 mois, attendaient Corinne pour bientôt, et occupaient tous les deux des emplois bien rémunérés chez Gaz Métro.

Il détenait une maîtrise en histoire, elle était bachelière en génie civil.

« On n’est pas du tout du milieu du livre, on ne connaissait rien là-dedans. »

— Philippe Sarrasin

Heureux au travail, ils n’avaient aucun projet d’entreprise, sinon celui, indistinct, de travailler un jour à leur compte. Puis il y eut cette fermeture annoncée, qui fut leur ouverture.

« Il n’y a pas eu de grandes études de marché, relate Joanne. On l’essaie ? On l’essaie ! »

SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ

Pour le financement de l’acquisition, le couple disposait de quelques épargnes, « mais surtout, on avait acheté un duplex à Verdun en 2001, décrit Philippe. On a pu financer en réhypothéquant ».

L’urgence les empêche de chercher une raison sociale exotique. Ce sera la Librairie de Verdun, qui, à défaut d’être poétique, a le mérite d’être clair.

Ils engagent quatre employés, mais ne retouchent pas l’aménagement du magasin. « On n’avait pas assez d’argent pour faire ça. Il fallait entrer du stock. »

Car la marge de crédit n’est venue que plus tard. « Au début, les fournisseurs de livres disaient : tu es qui toi ? C’est cash on delivery ! », décrit Philippe, citant sans doute Shakespeare dans le texte. « Personne ne fait de cadeaux. Il a fallu se bâtir un nom et du crédit. »

LES HAUTS ET LES BAS DE HURLEVENT

Le local est toutefois en mauvais état. Il faudrait investir dans la rénovation, mais le propriétaire refuse de leur accorder un bail à long terme. Rester ? Partir ? Ils partent.

Ils acquièrent en 2010 un condo commercial, toujours dans la rue Wellington, où ils installent leur commerce actuel. Pour la première fois, ils dépensent pour l’aménagement.

Encore une fois, ils apprennent sur le tas. « On ne fait pas deux fois la même erreur », assure Joanne. En ont-ils fait plusieurs ? « On les a pas mal toutes faites ! »

Les présentoirs qui se présentent mal, la vitrine qui ne vit pas, les rayons que le soleil laisse dans l’ombre…

Péchés véniels, qui n’empêchent pas les clients d’affluer.

LES TROIS PILIERS DE LA SAGESSE

Trois piliers ont soutenu ce succès.

Un : le quartier.

« Verdun est comme un village », explique Joanne. Le quartier favorise l’achat local, attire de nouveaux citoyens dynamiques. « C’est quelque chose qui se développe beaucoup. »

Deux : l’expertise de ses libraires.

« La force de la librairie indépendante, ce n’est pas le prix, ce n’est pas forcément la grosseur, c’est l’équipe », déclare Philippe.

Et il y va d’une démonstration. « Il y a quelques jours, j’ai entendu un monsieur dire en entrant qu’il n’avait jamais terminé un livre de sa vie. Un libraire lui en a vendu un. Il est revenu au bout de deux jours : je l’ai fini, en as-tu d’autres ? »

Trois : les événements spéciaux.

Les visites d’auteurs, les conférences, les activités pour enfants attirent l’attention et installent la librairie comme pôle culturel du quartier.

LES RAISONS DE LA COLÈRE

Depuis un an, un quatrième facteur a crû en importance. La petite librairie est agréée par le ministère de la Culture pour la vente de livres aux écoles et bibliothèques publiques. 

Toutefois, il a fallu près de huit ans pour convaincre l’arrondissement de Verdun de faire davantage affaire avec la librairie locale.

« On vendait le même prix que des librairies extérieures à l’arrondissement, et il n’achetait pas chez nous ! Pourquoi ? »

— Philippe Sarrasin

Leurs efforts ont porté leurs fruits au début de l’année. L’impact est majeur. À présent, 45 % des ventes de livres proviennent des institutions.

LES GRANDES ESPÉRANCES

Le commerce compte maintenant 14 employés, hormis les propriétaires… et leurs enfants.

Corinne, maintenant âgée de 9 ans, tient souvent la caisse et conseille les lecteurs de son âge. Mais le succès les presse. La petite librairie est surchargée.

Joanne gère le commerce à distance, branchée dans le salon de leur appartement. « On a une contrainte d’espace, souligne-t-elle. C’est un beau problème ! » 

Pour lequel ils trouvent une belle solution.

La librairie louera en mars prochain un nouveau local, en cours de construction rue Wellington.

La nouvelle politique d’achat local de l’arrondissement a été déterminante dans la décision d’agrandir la librairie, indique Philippe. Le nouveau commerce aura une superficie de 7600 pi2, deux fois et demie la surface actuelle.

« C’est une espèce de pari. Il va falloir que ça aille encore mieux, parce que nos charges financières vont augmenter. Mais on pense que c’est encore possible en 2015 d’avoir une librairie à Montréal. »

ÉPILOGUE

Ce changement de vie complet réalisé en 10 jours est tout de même étonnant…

« Oui, convient Joanne, oui. »

Ils se regardent quelques instants en silence, comme pour mesurer leur saut commun dans l’inconnu.

« On ne le regrette pas », fait Philippe, pour clore le chapitre.

Histoire à suivre…

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