Ce que le sondage aurait pu dire

La colère d’Yves-François Blanchet doit être assez joyeuse.

Oui, la modératrice du débat des chefs en anglais, Shachi Kurl, l’a savonné. Mais elle a surtout relancé sa campagne.

Le chef du Bloc peut recommencer à s’ériger en défenseur des populaires lois du gouvernement caquiste, comme en 2019. Et il pose aussi en porte-parole des Québécois écœurés de se faire traiter de racistes. Cette charge émotive manquait à sa campagne. Il ne lui reste qu’à surfer sur cette vague pendant une semaine.

Ironiquement, M. Blanchet ressort avantagé d’un débat que ses sympathisants n’ont pas regardé, et dans lequel il a encaissé les claques.

À quel point cela l’aidera-t-il ? Dur à dire. Mais il a reçu un autre cadeau vendredi, quand François Legault a dénoncé cette « attaque contre le Québec ».

Il était toutefois étrange de le voir laisser retomber sa colère sur le nouvel Axe du mal : les libéraux, les néo-démocrates et les verts. M. Legault commande à ses ouailles de ne pas voter pour eux.

C’est un jeu risqué.

Certes, le Parti vert semble désormais s’intéresser autant aux luttes intersectionnelles qu’à l’environnement. Leur cheffe Annamie Paul a été d’une rare condescendance à l’endroit du Bloc. Ce n’est toutefois pas le cas de Jagmeet Singh et de Justin Trudeau. Ils n’ont rien à voir avec les commentaires de la modératrice, et le format du débat ne leur permettait pas d’y réagir.

M. Legault joue un jeu dangereux. En disant pour qui voter, il paraît paternaliste.

Et si M. Trudeau est réélu, il n’oubliera pas cette jambette. Surtout s’il gouverne avec l’appui des néo-démocrates.

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Je dois revenir sur Mme Kurl, présidente de l’Institut Angus Reid.

Lit-elle ses propres sondages ? On ne dirait pas. Sinon, ses questions auraient été différentes.

Sa charge contre M. Blanchet comptait plusieurs accusations1. Commençons par les deux premières :

• Le Québec a un problème particulier de racisme.

• M. Blanchet le nie.

Cet été, Angus Reid a publié un sondage éclairant sur le racisme au Canada. Le Québec y diffère peu des autres provinces.

On demandait aux sondés s’ils croyaient que la « diversité raciale » faisait du Canada un meilleur pays. Oui, ont répondu 85 % d’entre eux. Au Québec, le taux était de 83 %. Soit à égalité statistique.

Autre question : préféreriez-vous que votre voisin ait la même couleur de peau que vous ? Là encore, pas de différence entre le Québec et la moyenne canadienne.

Une autre question mesurait les croyances racistes. Pensez-vous que certaines « races » sont supérieures ? Les sympathisants bloquistes avaient le même résultat que ceux des verts et des libéraux (9 %). Le taux était de 3 % chez les néo-démocrates et de 17 % chez les conservateurs.

Le sondage s’intéressait aussi à la place du discours antiraciste. Il demandait aux sondés quel était le principal problème : ignorer la discrimination réelle ou dénoncer une discrimination inexistante ? L’opinion des Québécois correspondait à la moyenne canadienne. L’Alberta et la Saskatchewan étaient les seules provinces où la critique du racisme dérangeait plus que le racisme lui-même.

Ces variations régionales restent toutefois mineures. La corrélation la plus forte s’observe sur le plan de l’âge. Plus une personne est jeune, moins elle tend à être raciste.

Mme Kurl aurait aussi pu se référer à Statistique Canada qui recense les crimes haineux rapportés. Par habitant, le Québec en rapporte légèrement moins que le reste du Canada. Le pire endroit : l’Ontario. C’est là d’ailleurs qu’un attentat au camion-bélier a tué quatre musulmans en juin dernier. Au lendemain du drame, des commentateurs anglophones dénonçaient… la Loi sur la laïcité de l’État du Québec.

Et le refus de M. Blanchet de dénoncer le racisme ? En octobre 2020, il reconnaissait l’existence du « racisme systémique » et qualifiait la Loi sur les Indiens de « génocidaire sur le plan culturel ».

Vrai, le Bloc avait refusé en juin 2020 une motion déplorant le racisme systémique à la GRC. Il disait vouloir laisser le comité d’experts déposer son rapport avant de tirer des conclusions. Mais cela relevait surtout du chamaillage parlementaire avec le NPD, instigateur de la démarche.

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Angus Reid rapporte une seule différence forte entre le Québec et le reste du Canada. Elle porte sur l’islam.

Le sondage vérifiait si les gens étaient « chauds » ou « froids » face à certains groupes minoritaires.

Le Québec ne s’écarte pas de la moyenne dans sa perception des gens originaires d’Asie du Sud (Inde), d’Asie de l’Est (Chine) ou à la peau noire. Par contre, les Québécois sont plus nombreux (37 %) que les autres Canadiens (25 %) à avoir une perception négative des musulmans. Seul cet écart est rapporté dans le résumé officiel.

Une partie de la différence québécoise pourrait provenir de la regrettable montée du sentiment antimusulman lors des débats sur la laïcité. Mais l’écart pourrait également s’expliquer par une méfiance générale face aux religions. Difficile toutefois à vérifier, car Angus Reid ne s’est pas intéressé aux groupes religieux.

Il y a pourtant une différence entre une religion choisie et un trait inné comme la couleur de la peau. Mais au Canada anglais, cette distinction se perd. Toute restriction de la liberté religieuse, même au nom de la laïcité, est jugée intolérable.

Ça aussi, c’est un biais qui s’ignore.

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Mme Kurl a aussi qualifié de « discriminatoire » la Loi sur la laïcité de l’État et le projet de réforme de la loi 101.

Pour une partie du Canada anglais, la simple volonté des Québécois de vivre en français constitue encore un affront. À ses yeux, un nouvel arrivant doit s’instruire et travailler en anglais. Comme si l’intégration en français était une forme d’intolérance. Leur diversité existe dans un modèle unique : celui made in Canada.

Quant à la Loi sur la laïcité, c’est un peu plus compliqué. Elle restreint la liberté religieuse. En ce sens, elle est discriminatoire. Mais cela ne la rend pas forcément illégitime. Des droits fondamentaux entrent souvent en collision. Le Québec soutient que cette limitation de la liberté de religion se justifie au nom d’autres principes, comme la liberté de conscience et la laïcité.

Le cœur du débat est là.

M. Blanchet sort ragaillardi de cet épisode. M. Legault aussi. Cela lui permet de justifier a posteriori son ingérence dans la campagne fédérale, quand il a recommandé jeudi midi d’appuyer les conservateurs et les bloquistes.

Il y a deux perdants. M. Trudeau, victime collatérale. Et la population qui n’a pas eu la chance de voir un débat où il était possible de débattre.

1. La question complète était : « Vous niez que le Québec a des problèmes de racisme, mais vous défendez des mesures comme les lois 96 et 21 qui marginalisent les religions minoritaires, les anglophones et les allophones. Le Québec est reconnu comme une société distincte, mais pour les gens de l’extérieur de la province, aidez-les s’il vous plaît à comprendre pourquoi votre parti appuie ces lois discriminatoires. » (Traduction libre.)

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