René Lévesque et la France

Un héritage vivant

L’héritage de René Lévesque est si imposant qu’il permet ces semaines-ci à chacun de se réclamer d’un fragment de la Vraie Croix. Chacun, en effet, pige dans sa vie et son œuvre un peu de ceci et moins de cela, alors qu’approche le 100e anniversaire de naissance de cet homme plus grand que nature. Ce qui fait dire aux uns que sur la question nationale il aurait été ici, alors que sur l’axe gauche-droite il aurait été là-bas. Sans parler d’un « ailleurs » d’actualité. En vérité, depuis le 1er novembre 1987, date de son décès, personne ne peut répondre avec certitude à la question « qu’en penserait René Lévesque aujourd’hui ? ».

Malgré tout, j’entreprends à mon tour de me prêter au jeu de l’analyse, mais d’une manière un peu différente puisque je veux revenir sur un aspect particulier de son action internationale : sa relation avec la France. C’est une histoire qui commence mal, mais qui finit bien et qui, surtout, a laissé des traces indélébiles.

Avant de créer le Parti québécois (PQ) en 1968 et d’en devenir le chef, René Lévesque entretenait une relation complexe avec la France. Il en avait d’abord connu, dans la jeune vingtaine, comme reporter de guerre incorporé dans l’armée américaine, les ruines des champs de bataille, les gesticulations de la IVe république, la politique coloniale, tout particulièrement la sale guerre menée en Algérie, qu’il avait dénoncée à Point de mire. Même la visite du général de Gaulle en juillet 1967 avait provoqué un certain malaise chez lui, car il lui semblait qu’un tel appui à l’indépendance du Québec ne devait pas précéder le choix des Québécois eux-mêmes.

De plus, René Lévesque était un admirateur inconditionnel du président américain Franklin D. Roosevelt et de son New Deal. Bref, son regard et ses intérêts étaient tournés vers les États-Unis plutôt que vers la France. Tout commença à changer lors de son premier voyage officiel en tant que chef du PQ en 1972. « Le Québec est bel et bien le prolongement humain de la France », écrit-il, à son retour, dans une de ses chroniques du Journal de Montréal. Il comprit à ce moment-là que le Québec ne saurait avoir d’allié politique plus sûr et plus actif que la France. D’autant qu’il s’était assuré en rencontrant le premier secrétaire du Parti socialiste, François Mitterrand (qui deviendra président en 1981), et Michel Rocard, futur premier ministre, d’un certain consensus gauche-droite par rapport au Québec.

Il effectue en France un premier voyage à titre de premier ministre en 1977 (il y en aura trois autres). La mission sera triomphale malgré le zèle indéfectible du Canada et de son ambassadeur à Paris, Gérard Pelletier, à mettre des bâtons dans les roues.

À cette occasion, René Lévesque conviendra avec son homologue Raymond Barre de visites alternées entre premiers ministres québécois et français qui reprendront bientôt, après une parenthèse « pandémique ». Rencontres dont on ne saurait nier l’importance dans le monde d’aujourd’hui, uniques en leur genre dans l’histoire politique du Québec. Rendues possibles par cette relation directe et privilégiée imaginée et concrétisée, en bonne partie, par René Lévesque. C’est grâce à cette dernière que le Québec a, notamment, pu jouer un rôle significatif dans l’adoption par l’UNESCO, en 2005, de « la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Qui permet, dans les faits, d’exclure la culture des accords de libre-échange… pour les États qui en décident ainsi. Aujourd’hui, ce combat, en collaboration avec la France, se poursuit sous d’autres formes : la visibilité des contenus francophones sur les grandes plateformes américaines, la diversité linguistique, la taxation des GAFAM, etc., problèmes auxquels il faut urgemment trouver des solutions, comme l’explique Alain Saulnier dans son livre Les barbares numériques.

L’autre grand héritage des relations franco-québécoises sous René Lévesque concerne la place du Québec aux Sommets de la Francophonie.

C’est parce que René Lévesque a tenu tête à Pierre Elliott Trudeau et qu’il a littéralement sauvé la mise à un moment critique des négociations au début des années 1980, grâce à l’appui de la France, que le Québec joue un rôle à la mesure de ses ambitions francophones dans le monde à chaque Sommet. À la première de ces rencontres, à Versailles en 1986, Robert Bourassa est allé aussi loin, voire plus loin que ce que permettait l’entente signée par le Québec en 1985 avec Brian Mulroney. Depuis ce jour, chaque premier ministre du Québec a imprimé sa marque, y compris François Legault.

En terminant, rappelons tout simplement que les seuls dignitaires étrangers présents aux funérailles nationales de M. Lévesque, tenues à la basilique de Québec, étaient français avec, à leur tête, le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas. Parmi la délégation qui l’accompagnait, se trouvait Pierre Mauroy, ancien premier ministre socialiste, qui, dit-il alors, n’aurait raté pour rien au monde ce dernier adieu à « son ami Lévesque ».

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