Derrière la porte

Raciste sexuelle ?

La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Aujourd’hui : Laurence*, 36 ans

Laurence a un fantasme inavouable. Pas tant que ça, en fait, mais un peu, tout de même, pour la féministe et égalitariste en elle, en tout cas. Voilà : Laurence aime les Noirs, elle est attirée par les Noirs et est franchement très excitée par les Noirs. Mais personne ne le sait.

« Je suis féministe, je vote Québec solidaire [...], malgré toute la conscience sociale qui m’habite, je pense que je fais partie de celles qui font du racisme sexuel », nous a écrit la jeune trentenaire l’hiver dernier, en couple et fidèle depuis 15 ans avec le père (blanc !) de ses enfants. Elle réagissait au témoignage d’un homme noir, justement, qui dénonçait ici ce fameux « racisme sexuel » dont il se sent victime.

« Alors que je dénonce la façon dont on objectifie le corps de la femme, j’ai l’impression de faire la même chose avec les hommes noirs, rajoutait-elle. Quand je fantasme, c’est en imaginant un homme noir ! »

Rencontrée récemment au Quartier Général, un coquet café du Vieux-Belœil, la jeune femme aux grands yeux bleus rougit d’emblée en se confiant. Elle est électrique (devant son café pourtant décaféiné), parle avec ses mains et se prend littéralement la tête, pendant tout l’entretien. « Ostie ! », pouffe-t-elle ici et là, et plusieurs fois.

C’est qu’elle est bien consciente de toutes les contradictions qui l’habitent. Parce qu’en plus, il faut savoir que Laurence est professeure d’éthique des genres au cégep. Ça vous donne une idée d’où elle vient. « Je me sens coupable ! Je suis tellement au fait des relations de domination dans la société, c’est mon métier, j’enseigne ça ! lance-t-elle. J’ai l’impression de catégoriser, mais ce n’est pas du tout ce que je veux ! C’est malgré moi, mais c’est ça qui m’attire ! [...] Les seuls hommes qui m’attirent autres que mon mari sont noirs ! »

« C’est un fait : il y a un groupe de personnes avec une caractéristique physique qui m’attire ! »

— Laurence

Elle rougit de plus belle, se penche et se confie tout bas, dans un récit au final plus théorique que pratique, sur son conflit de loyauté entre ses valeurs et son slip, son âme et ses tripes.

L’affaire remonte d’ailleurs aussi loin qu’elle se souvienne. Adolescente, déjà, Laurence avait un œil sur le seul Noir de sa région natale. « Il y en avait un ! Et je le trouvais tellement beau ! » C’est l’époque où elle bavait sur le beau Noir du clip de Toni Braxton, Unbreak My Heart. « C’est tellement cliché, mais j’avais 14 ans ! » Mais non, elle n’a jamais eu d’amoureux noir. Jamais même embrassé un Noir. Et ce n’est pas faute d’en avoir rêvé. « Dans ma région, il n’y en avait pas ! »

Alors elle a eu un premier chum (blanc), puis un deuxième (toujours aussi blanc), avec qui elle est encore aujourd’hui. « Et c’est avec lui que j’ai découvert le plaisir, précise-t-elle avec entrain. La façon qu’il me touche, me regarde, me parle. Il est doux, bon, on n’est pas dans la démonstration, mais dans la douceur, l’honnêteté, le respect. Et c’est encore comme ça aujourd’hui ! Ah ben oui ! »

Parce que ce chum a tout pour lui, et elle le sait. Spontanément, et sans la moindre hésitation, Laurence énonce aussi toutes ses qualités. « Il est beau physiquement, il est intelligent, sensible, drôle, allumé, j’adore ses mains, sa voix. C’est ça ! »

Et où arrive son fantasme, dans tout ce bonheur, alors ? « Alors j’ai ma théorie, enchaîne-t-elle, les yeux pétillants. Je suis comblée dans ma vie de couple. J’ai tout ! »

« Je ne regarde JAMAIS ailleurs. Mais l’exception : c’est les beaux gars noirs, parce que je n’ai pas ça. C’est l’exception ! »

— Laurence

Et ça lui est apparu très clairement il y a trois ans. C’était pendant un voyage à Cuba. Sur une scène, elle voit un homme (noir) danser. « Aïe aïe aïe, s’exclame-t-elle. J’ai compris pourquoi les hommes vont aux danseuses ! C’est donc ben excitant ! »

Or, elle revient de loin. Parce qu’à la base, « justement, précise-t-elle, les bars de danseuses, je ne peux pas croire que, comme société, on tolère ça. Qu’on objectifie à ce point. [...] Même s’il y a des danseuses pour qui c’est correct, sait-elle, concrètement, il y a un regard de domination sur le corps de la femme... »

Mais voilà qu’à son tour, à Cuba, donc, Laurence a objectifié, disons, pour reprendre l’expression. « Oh mon Dieu, que suis-je devenue ? ajoute-t-elle, mi-rieuse, mi-sérieuse. Puis j’ai relativisé... »

N’empêche que ça ne s’est pas arrêté là. De retour au pays, Laurence s’est mise à regarder de la porno. Oui, en cachette. Et non, « pas Érika Lust, là, pas de la porno féministe ! ». Mais des hommes noirs avec des femmes blanches. « Juste ça », dit-elle en rougissant de nouveau. Alors, imaginez le conflit de valeurs pour la jeune féministe ici...

Et non, elle n’en a jamais soufflé le moindre mot à son prince charmant. « On dirait que j’ai peur de lui faire peur. Comme si je me dis : à quoi ça sert ? Si lui il trippe sur les filles qui ont de gros seins, qu’est-ce que ça me donne de le savoir ? Je n’en ai pas et je n’en aurais pas ! »

Elle poursuit et en remet : « Il n’y a rien qui va accoter ce que j’ai avec mon chum, sauf ce désir-là. L’altérité, l’autre culture, me fascine. Je suis fascinée ! En même temps, je sais qu’il ne faut pas catégoriser... »

On l’aura compris, Laurence est déchirée. Intellectuellement parlant, essentiellement. Et non, elle n’a pas fini d’intellectualiser la question. « Un jour, je vais écrire quelque chose sur l’iniquité entre les stimuli visuels auxquels les hommes ont accès à comparer aux femmes. Des bars de danseurs, il y en a combien ? Il n’y en a plus ! L’idée, ce n’est pas de faire du corps de l’homme un objet, précise-t-elle, mais d’atteindre un équilibre dans la notion de désir hétérosexuel. »

En gros : quand est-ce que, socialement, on va reconnaître que les femmes aussi ont du désir ?

Certes, tout cela est bien théorique. Et on s’éloigne de son problème très pratique à elle. Laurence le sait. Mais ça vient la chercher. Et ça paraît. « Beaucoup. Dans mon corps. Dans mes valeurs. [...] Mais je ne veux tellement pas participer au rapport de domination ! [...] Peut-être que je m’en fais trop ? »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

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