Canada 360°

Une nouvelle nation au Canada ?

Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, en a surpris beaucoup, le 9 novembre dernier, en affirmant qu’il considère sa province comme formant « une nation au sein de la nation canadienne ». Or, que doit-on comprendre de sa déclaration ?

Le Canada et le phénomène national

Bien que dans le Canada de Justin Trudeau, il apparaisse désormais fondamental de « rétablir la relation de nation à nation avec les peuples autochtones » (comme on le retrouvait dans le premier discours du Trône de son gouvernement, en 2015), le Canada moderne s’est construit en bonne partie en cherchant à écraser les communautés politiques et les foyers identitaires minoritaires… les peuples autochtones et les Acadiens s’en souviennent. Même si le Québec a rapidement obtenu des leviers institutionnels pour préserver son caractère distinct (dès l’Acte de Québec de 1774), sa population se souvient elle aussi des nombreuses entreprises d’assimilation qu’on intenta à son égard.

Or, combien de nations, à tout le moins de sociétés distinctes, retrouve-t-on au sein de la fédération canadienne d’aujourd’hui ? La réponse exacte dépend des critères retenus pour en attribuer le qualificatif à une population donnée.

Mais si on s’en tient à certains traits que l’on associe typiquement au phénomène national ou sociétal, force est de reconnaître que notre pays est effectivement échafaudé sur une pluralité de nations et de partenaires constitutifs.

Parmi ces traits, il y a le désir pour ce type de communauté politique de se voir reconnaître par les autres partenaires comme formant soi-même un peuple (demos) singulier et mû d’intérêts particuliers. On trouve aussi l’aspiration pour cette même collectivité à s’autogouverner et à s’autodéterminer (ce qui ne signifie pas nécessairement d’obtenir son propre État souverain), afin de préserver ce qui fait d’elle une société distincte. C’est cette logique, me semble-t-il, qu’on retrouve derrière la déclaration de Moe.

Les sociétés distinctes du Canada

Accepter ainsi que le Canada soit constitué de multiples sociétés distinctes ne me semble pas minimiser l’expérience bien singulière du Québec en Amérique du Nord. Au contraire, accepter cette prémisse m’apparaît comme une voie porteuse pour mieux (ré)concilier et additionner les différentes visions politiques, qui évoluent dans le temps, qui s’expriment et s’entrechoquent parfois au sein de la fédération. Et je ne suis pas le seul à penser de la sorte.

Au mois de novembre 1967, sous le leadership du premier ministre de l’Ontario John Robarts, les chefs de gouvernements provinciaux se sont réunis dans la Ville Reine à l’occasion de la conférence sur la Confédération de demain. Même si la vision de John Robarts va se clarifier encore davantage lorsqu’il coprésidera avec Jean-Luc Pepin le Groupe de travail sur l’unité canadienne (1977-1979), déjà, il était le champion d’une conception novatrice du régionalisme canadien. Pour lui, tout arrangement fédéral qui ne tient pas compte du caractère distinct du Québec ET des autres régions canadiennes était voué tôt ou tard à un échec. À en écouter de nombreux dans l’Ouest canadien, cet échec serait tout près… il serait juste derrière nous !

Hélas ! Le rapport Pepin-Robarts fut rapidement tabletté par le premier ministre Pierre Elliott Trudeau. De suite, le Canada contemporain a plutôt été réimaginé sur des bases certes pluralistes (multiculturalisme), certes ouvertes en principe à l’autodétermination des peuples autochtones (article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982), mais en minimisant pour l’essentiel les divers foyers identitaires, formant chacun des communautés politiques régionales, où s’exerce une citoyenneté de première proximité.

L’Ouest, les régions, et pourquoi il faut sortir du statu quo

Comme je l’ai montré récemment avec Evelyne Brie⁠1, l’écrasante majorité des habitants de l’Ouest canadien considère que leur région est globalement ignorée dans les décisions prises à Ottawa.

De même, depuis une vingtaine d’années, de moins en moins de citoyens dans l’Ouest – c’est aussi le cas dans toutes les autres régions canadiennes – sont d’avis que le fédéralisme canadien comporte plus d’avantages que d’inconvénients.

Cette tendance n’annonce pas pour autant l’éclatement imminent de la fédération ; les États se révèlent être des organisations politiques particulièrement résilientes. Néanmoins, combinée à une hausse du taux d’insatisfaction global à l’égard du fonctionnement du système fédéral, cette tendance est sérieuse et appelle à la prudence. Si aucune réforme n’est entreprise pour venir satisfaire aux revendications récurrentes de certains partenaires – notamment obtenir davantage d’autonomie gouvernementale et pouvoir préserver les fondements de leur communauté – du registre de la division, on pourrait effectivement passer à celui de la dislocation.

Mais revenons à la sortie de Scott Moe. Comme il l’a précisé, sa déclaration n’avait pas pour objectif de promouvoir un quelconque mouvement sécessionniste. Plutôt, il s’agit de s’inspirer d’un discours, celui qui fut historiquement entretenu par le Québec, pour espérer mieux tirer son épingle du jeu fédéral. Concrètement, Moe en appelle à une logique asymétrique entre Ottawa et les partenaires de la fédération, afin que chacun d’entre eux dispose de l’autonomie nécessaire pour se développer comme il l’entend et répondre à ses propres besoins.

Certes, il faut rappeler que nombre des revendications historiques du Québec sont demeurées lettre morte. Toutefois, l’intention de Moe n’est pas vaine pour autant. La multiplication de tels discours autonomistes dans la fédération pourrait rétablir un certain équilibre dans les rapports de forces entre Ottawa et les provinces. À terme, prendre au sérieux ces revendications légitimes me semble la voie à suivre si on veut effectivement faire du Canada cette « fédération qui appartient au monde de demain », pour réinterpréter cette fois la formule de Pierre Elliott Trudeau.

1. Lisez « Un pays divisé : identité, fédéralisme et régionalisme au Canada »

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