Entrevue avec François Legault

Le séisme, 10 ans plus tard

François Legault a l’impression qu’il commence à peine le travail, et il a envie de continuer. Il veut obtenir un deuxième mandat. Et, pourquoi pas, un troisième. « Ça dépend de ma santé », nuance l’homme de 63 ans.

Le pouvoir ne l’use pas. Malgré l’éprouvante gestion de la pandémie, il semble étonnamment de bonne humeur. Il faut dire qu’on est mercredi, journée où il s’offre une pause de la joute partisane pour travailler calmement sur ses dossiers.

Il reçoit La Presse dans la salle de l’édifice Honoré-Mercier, où se réunit la cellule de crise sur la COVID-19. Les réunions durent moins longtemps depuis quelques mois. Cela lui laisse un peu de temps pour réfléchir à la relance.

« La pandémie accélère le passage vers la nouvelle économie, avec les technologies de l’information, l’innovation, le télétravail et la vente en ligne. Je trouve ça excitant. »

Il a déjà passé des vacances d’été en Allemagne à visiter des usines et a publié un essai sur les zones d’innovation, son Projet Saint-Laurent. Même à la retraite, il continuerait à achaler le gouvernement à ce sujet. Aussi bien rester au pouvoir…

S’il garde la forme, où se voit-il dans 10 ans ? Encore dans le siège de premier ministre ? « Oui, absolument ! », répond-il.

Je l’ai rencontré pour faire le bilan du 10e anniversaire du manifeste de la Coalition avenir Québec.

À l’époque, il disait revenir en politique pour une décennie maximum. Et pas pour en faire une carrière.

Ç’a toujours été sa ligne. En décembre 2019, après une année au pouvoir, il confiait même à La Presse Canadienne son intention de partir avant la fin d’un éventuel deuxième mandat.

François Legault n’est plus pressé de partir.

Il dit avoir « plus que jamais le goût de la politique ». Il ne réfléchit pas à sa succession. « Pas pour l’instant, répond-il. Je suis bien entouré, j’ai une équipe très compétente, je suis chanceux – je ne les nommerai pas, même si je pense à un certain nombre de personnes. Mais on va avoir encore du travail à faire dans un deuxième et un troisième mandat. »

De quoi refroidir les ardeurs des jeunes caquistes qui rêvent à la plus haute marche.

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Le 21 février 2011, François Legault et Charles Sirois lançaient le manifeste de la « Coalition pour l’avenir du Québec ». Il contenait quatre priorités : la culture, la « performance des services publics », l’économie et l’éducation, la « priorité absolue ».

C’était la frénésie. Les médias rivalisaient de primeurs pour savoir qui avait grignoté un petit four dans le grenier de M. Legault, comme si la liste d’invités deviendrait le prochain Conseil des ministres. Un sondage délirant lui prédisait 100 sièges si des élections étaient déclenchées.

M. Legault voulait réunir les fédéralistes nationalistes et les indépendantistes fatigués dans une coalition. La question nationale serait mise en veilleuse pendant au moins une décennie, le temps de s’attaquer à d’autres défis.

Mais la CAQ est arrivée trop tôt. Le clivant débat sur le référendum ne laissait pas encore de place pour sa troisième voie. Elle a été coincée entre les péquistes et les libéraux en 2012. Et de nouveau en 2014.

Je me souviens de son lancement de campagne cette année-là. L’ambiance était mortuaire. On avait l’impression de couvrir un entraînement du Rocket pendant la finale de la Coupe Stanley…

Acculé au mur, le chef caquiste s’est débattu avec l’énergie du désespoir. Puis, contre un Parti libéral usé, M. Legault s’est finalement imposé en 2018 comme la solution de rechange.

Une coalition de circonstance l’a appuyé : la vieille base adéquiste, les baby-boomers libéraux francophones déçus par le multiculturalisme de Philippe Couillard et des péquistes prêts à lui donner une chance.

À en juger par les sondages, le ciment tient encore.

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À la création de la CAQ, des analystes prédisaient que la politique québécoise commencerait à se structurer autour de l’axe gauche-droite. M. Legault, lui, n’a jamais reconnu ces étiquettes. Il se dit ni fédéraliste ni souverainiste. Ni de gauche ni de droite.

Il préfère le terme « pragmatique », qui permet de prétendre être partout en même temps à la fois…

Mais ce n’est pas le seul clivage.

En fait, deux mouvements se sont déroulés depuis en même temps. Le premier, la mise en veilleuse de l’indépendance, est propre au Québec. Le second s’observe ailleurs.

Au débat gauche-droite s’en est superposé un autre, entre progressistes et conservateurs. Entre ceux qui veulent préserver la tradition et l’identité nationale et ceux qui défendent les individus dans toute leur diversité, en critiquant les structures sociales jugées discriminatoires.

Les premiers veulent conserver un projet collectif, tandis que les seconds souhaitent accélérer le progrès individuel.

C’est aussi ce séisme politique qui explique la popularité de la CAQ.

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Depuis le manifeste de 2011, le Québec a changé.

L’écart persiste entre le revenu disponible ici et celui dans le reste du Canada. En revanche, le chômage a chuté, les finances publiques ont été assainies et la métropole se redresse.

M. Legault conserve le même discours sur l’éducation, l’économie et la culture. Mais il a ajouté un mot : laïcité.

Le terme n’apparaissait pas dans son manifeste de 2011 ni dans son Nouveau projet pour les nationalistes, publié en 2015. Rien. Pourtant, le débat faisait rage à l’époque.

Dans l’opposition, il a fini par la mettre au premier plan pour marquer des points contre les libéraux. Mais il semble maintenant convaincu.

C’est lui qui aborde le sujet durant l’interview. « On ne soupçonne pas l’importance de la loi 21 [Loi sur la laïcité de l’État], lance-t-il. C’est comme si c’était venu incarner le nationalisme en rappelant que les Québécois, ils ont le droit de dire que c’est comme ça qu’on vit au Québec. »

Aux débuts du débat, la laïcité était présentée comme un principe universel, pour protéger la neutralité de l’État. M. Legault la défend autrement. Il y voit une valeur québécoise. Un conflit entre la majorité francophone et la minorité.

Alors qu’il était un jeune indépendantiste esseulé dans son « West Island », François Legault subissait les railleries contre la loi 101. Aujourd’hui, il voit les mêmes gens attaquer la laïcité. Et il se dit : le Québec a le droit de choisir son modèle de société.

« Il y a des petits groupes qui, au nom de la discrimination ou de la protection de certaines minorités, voudraient empêcher la nation québécoise d’exiger une intégration des immigrants, d’apprendre le français, de respecter les valeurs comme la laïcité », ajoute-t-il.

Plus leurs critiques seront acerbes, plus il sera convaincu d’avoir raison.

La contestation de la « loi 21 » se rendra inévitablement en Cour suprême. M. Legault espère être encore en poste lors du jugement. Mais son nationalisme ne peut reposer sur le seul projet d’interdire à quelques personnes de porter un signe religieux.

Le cœur de l’identité québécoise reste la langue. À cause de la COVID-19, il vient une fois de plus de reporter sa refonte de la loi 101. Il promet de la déposer « dès qu’il y aura de l’espace pour un débat ».

Ironiquement, c’est la CAQ qui avait bloqué la réforme du gouvernement péquiste en 2013. Elle en critiquait trois aspects : la perte du statut bilingue des municipalités, la limite des inscriptions au cégep en anglais pour les francophones et enfin l’élargissement de la loi 101 aux PME, qui leur imposerait trop de bureaucratie.

Logiquement, le projet de loi caquiste ira moins loin ?

« Ce ne sont pas nécessairement les mêmes sujets, répond-il. On va arriver avec beaucoup plus de mesures. »

Si l’attente se prolonge, le temps pourrait lui manquer avant la prochaine campagne électorale. Mais à en juger par son nouveau plan de carrière, il souhaite demeurer aux commandes du Québec pour encore un petit bout, et ce qu’il reporte pourrait servir d’argument pour obtenir un nouveau mandat.

Sinon, il pourra trouver autre chose. Avec la relance économique et le manifeste de la CAQ. Car 10 ans après son lancement, il reste une œuvre inachevée.

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