Le génie d’une ville

Il y a des images qui saisissent le génie d’une ville, et le photojournaliste Hugo-Sébastien Aubert en a fixé une lundi soir dans les rues bruyantes de Montréal.

Le Canadien vient tout juste de gagner une deuxième série de suite. En quatre petites parties. Contre l’avis de tous les experts, contre tous les casinos, contre les prédictions de partisans déprimés. Le voici dans le carré d’as, dans les demi-finales…

Des gens se réunissent dans le centre-ville.

Soudain, émergeant au-dessus de la foule qui s’agglutine, deux jeunes hommes sont portés en triomphe. Ils portent un chandail du Canadien. Et au bout des bras, tendu bien haut comme un trophée, un immense « cône orange » (cylindrique, mais bon…).

La rue a parfois plus de talent que le meilleur des metteurs en scène.

Un peu comme Robert Lepage, qui d’un lave-linge peut faire un vaisseau spatial, ces deux inconnus ont saisi le symbole le plus détesté des Montréalais : le maudit cône qui vous annonce retards, détours et lamentations. L’objet qui fait haïr la ville elle-même.

Ils l’ont mis au-dessus de leurs têtes comme Patrick Roy a porté quatre coupes… et c’est devenu l’emblème le plus mythique de la Ville victorieuse. Cette coupe Stanley, qui « nous » appartient plus qu’à aucune autre ville, cette coupe dont on a fait nos printemps ordinaires si souvent, cette coupe maintenant évanescente, exilée, volée, inaccessible…

La scène est un mélange parfait de fierté, de poésie urbaine improvisée et d’autodérision. Une sorte de chef-d’œuvre échevelé et instantané. Impossible d’en comprendre le sens si on n’a pas quelques notions de base des montréalités.

Un peu plus loin dans la foule, un type qui n’a pas 35 ans porte un chandail numéro 1 « Plante » – chandail « retiré ». Le gardien légendaire, Jacques, « inventeur » du masque, que peut-être même son père n’a pas tellement connu ? Peut-être… Ou Plante, Valérie, la mairesse ? Ou Plante, comme dans : Canadien plante Toronto, Winnipeg…

Je vous jure : la rue a du talent.

Vous me direz : elle a aussi de la connerie. C’est vrai. Elle a des feux d’artifice lancés au milieu des gens, elle a des allumettes et des envies de casser.

On sait tout ça.

Ce n’est pas de cette foule-là que je veux parler aujourd’hui. Déjà, par la force médiatique des choses, on donne trop d’importance aux cons, pour peu qu’ils manifestent leur connerie avec assez de dégâts.

Je veux aujourd’hui pour un bref instant célébrer la majorité festive, pas silencieuse du tout. Celle qui réinvente la fête et la ville à la moindre occasion, et qu’a si bien croquée mon collègue Aubert. Aussi bien qu’on peut photographier l’âme d’une personne… d’une ville.

L’âme de Montréal ne se résume pas au hockey, bien évidemment. Mais une fois de temps en temps, le hockey retrouve sa position affective hégémonique. Même les non-amateurs de sports sont aspirés, bousculés, convoqués de force. C’est un truc irrésistible, soudainement. Un truc à partager sans arrière-pensée, toutes politiques, toutes langues et toutes origines à part… ou plutôt mêlées.

Il n’y a pas tant d’évènements, quand on y pense, qui nous rassemblent, même pour un moment fugace, autour d’une célébration commune.

On sait qu’un jour, ce sera fini. On sait qu’un jour, les cônes seront des cônes et les routes, des chantiers.

Mais après un an de silence et d’asile intérieur, après un an de deuils à moitié interdits, après un an de peur, de méfiance, d’ennui… Ça fait comme un baume de voir la ville fêter, de voir la ville s’aimer.

Ça fait du bien de voir la ville y croire, les bras tendus vers le ciel.

Ça fait du bien de voir la ville sourire, après toute cette tristesse.

Ça fait du bien de voir la ville ramasser ce qu’elle exècre sur le bord de la rue, le lever à bout de bras et dire : on a gagné.

On peut gagner.

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