Justin Trudeau saura-t-il bien choisir le moment de son départ ?

Ottawa — La grogne est de plus en plus palpable. La cote de popularité des libéraux de Justin Trudeau est en baisse. Une récession pointe à l’horizon tandis que l’inflation galopante gruge le budget des familles. Un tel contexte devrait être propice à une longue réflexion.

Le bureau du premier ministre a annoncé en fin de semaine que Justin Trudeau est parti au Costa Rica pour deux semaines de vacances familiales. Loin des projecteurs – et surtout loin des gens qui l’invectivent en personne ou sur les réseaux sociaux au sujet des maux qui affligent la société canadienne –, il pourrait profiter de l’occasion pour s’imposer un exercice incontournable pour tout premier ministre après trois victoires électorales : l’heure de passer le flambeau a-t-elle sonné ?

Justin Trudeau va-t-il profiter de son séjour au soleil pour réfléchir à son avenir en faisant une marche dans le sable ? Le cas échéant, il pourrait suivre d’une certaine manière les traces de son père, Pierre Trudeau, qui avait décidé de tirer sa révérence, en février 1984, après avoir fait une marche dans la neige.

En coulisses, on certifie que le principal intéressé n’a pas évoqué son intention de joindre l’utile à l’agréable sur les plages du Costa Rica pour faire le point sur ses intentions politiques. Il n’a pas discuté non plus de ses projets d’avenir avec sa garde rapprochée pour assurer une transition en douceur au cours des derniers mois.

Après les élections de l’automne dernier, le premier ministre n’avait pas perdu de temps avant d’annoncer qu’il comptait briguer de nouveau les suffrages, même s’il n’avait permis aux troupes libérales que de remporter un deuxième mandat minoritaire de suite en déclenchant des élections anticipées.

Affirmer le contraire aurait eu pour effet d’affaiblir son leadership au terme d’une campagne électorale difficile.

Mais dans les rangs libéraux, plusieurs doutent de le voir tenter sa chance pour obtenir un quatrième mandat de suite — un exploit qu’aucun premier ministre n’a réussi depuis Wilfrid Laurier au début du siècle dernier.

D’autant que sous sa houlette, le Parti libéral a perdu le vote populaire aux mains du Parti conservateur au cours des deux derniers scrutins, même si les libéraux ont pu s’accrocher au pouvoir en obtenant plus de sièges en raison de l’efficacité de leur vote dans les centres urbains.

Sans compter que les candidats libéraux se sont fait dire à maintes reprises, en faisant du porte-à-porte lors de la dernière campagne, que leur chef n’était plus l’homme de la situation.

Des mois difficiles à venir

Au printemps, Justin Trudeau a aussi réussi à gagner du temps en concluant une entente formelle avec le Nouveau Parti démocratique (NPD). Cette entente assure la survie du gouvernement libéral minoritaire qu’il dirige à la Chambre des communes jusqu’en juin 2025. En échange de l’appui des députés néo-démocrates lors des votes de confiance qui portent notamment sur les budgets, les libéraux s’engagent à adopter certaines mesures telles qu’un programme national de soins dentaires pour les familles à faible revenu, entre autres choses.

Les derniers sondages annoncent des mois difficiles pour les troupes libérales, qui sont installées au pouvoir depuis 2015.

Le taux d’insatisfaction à l’égard du gouvernement Trudeau est en hausse de cinq points de pourcentage en deux semaines et atteint maintenant 51 % – un sommet en sept ans –, selon la firme Abacus Data, qui a sondé l’opinion de 2400 Canadiens entre le 22 et le 27 juillet.

Le taux de satisfaction s’établit à seulement 34 % – le taux le plus faible depuis l’affaire SNC-Lavalin au printemps 2019.

Dans sa grande sagesse, l’ancien premier ministre du Québec Robert Bourassa invitait ses députés à s’intéresser au taux de satisfaction des électeurs envers le gouvernement pour bien évaluer leurs chances de réélection.

Le même coup de sonde révèle aussi que 51 % des répondants ont une impression négative de Justin Trudeau et que seulement 31 % ont de lui une impression positive. C’est également le pire score enregistré par le premier ministre depuis sept ans, souligne à grands traits la firme Abacus Data.

Les derniers mois ont été marqués par une série de ratés au gouvernement fédéral qui ont été hautement médiatisés : la crise des passeports, les longs délais pour l’obtention des prestations d’assurance-emploi ou encore le cafouillage au ministère de l’Immigration dans l’attribution des visas et l’accueil de réfugiés ukrainiens.

« Soif de changement »

Engagé dans une course au leadership depuis plusieurs mois, le Parti conservateur détient une avance de cinq points sur les libéraux selon le même sondage. Sans chef, le Parti conservateur récolte l’appui de 35 % des répondants, contre 30 % au Parti libéral du Canada. Le NPD tient le coup à 19 % à l’échelle du pays. L’identité du prochain chef conservateur sera connue le 10 septembre. Pierre Poilievre est considéré comme le meneur de la course, bien que les partisans de l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest affirment que les jeux sont loin d’être faits.

Au Québec, les libéraux et le Bloc québécois sont au coude-à-coude dans les intentions de vote, récoltant respectivement 32 % et 31 %. Le Parti conservateur arrive troisième avec 21 %, tandis que le NPD n’obtiendrait que 6 %.

Selon David Coletto, de la firme Abacus Data, ces résultats démontrent que « la soif de changement » commence à faire son œuvre sur la scène fédérale. « Ces résultats constituent un avertissement aux libéraux », lance-t-il dans son analyse.

Signe que l’on approche de la fin d’un cycle à Ottawa, certains députés libéraux songent à faire le saut en politique municipale.

C’est le cas de la députée de Brampton-Nord, Ruby Sahota, qui a été élue pour la première fois en 2015 et qui jongle avec l’idée de briguer la mairie de Brampton aux élections municipales en Ontario à l’automne.

C’est également le cas du député de Surrey-Newton, Sukh Dhaliwal, qui a déjà confirmé son intention de briguer la mairie de Surrey aux élections municipales prévues en octobre en Colombie-Britannique. D’autres pourraient être tentés de leur emboîter le pas. Par ailleurs, de proches collaborateurs de Justin Trudeau et de certains ministres ont quitté leur poste à la suite des élections fédérales de l’automne dernier.

Historiquement, la plupart des premiers ministres se sont révélés incapables de choisir convenablement le moment de passer le flambeau, à l’exception de Lester B. Pearson et de Mackenzie King.

Chose certaine, plusieurs attendent impatiemment un signal de la part de Justin Trudeau. La ministre des Finances, Chrystia Freeland, et le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, font partie du lot.

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