Éditorial

Obama, Biden, la vache et le python

Se pencher sur le passé éclaire souvent l’avenir.

Suivant cette logique, certains des constats faits par Barack Obama dans ses mémoires augurent bien mal pour Joe Biden.

Il s’est engagé, rappelons-le, à être « un président qui rassemble et non pas qui divise ».

Mais c’est justement ce que Barack Obama avait promis, lui aussi.

Et le récit que ce dernier fait de son premier mandat (son récent essai de quelque 850 pages couvre seulement la première partie de sa présidence !) montre à quel point ça n’aura pas suffi à convaincre les républicains à Washington de travailler avec lui pour le bien de leur pays.

Un des exemples les plus flagrants est celui du plan de relance de l’économie américaine, que l’équipe du président démocrate a mis au point rapidement après son arrivée à la Maison-Blanche.

Le contexte est important : en 2009, le pays traversait la pire crise économique depuis celle des années 30.

Le marché de l’emploi était dans un état alarmant, les banques étaient littéralement au bord de l’effondrement et le système financier international était menacé. On n’imagine pas pire scénario !

En s’inspirant du New Deal de Franklin D. Roosevelt, l’administration Obama a proposé un plan de redressement et de réinvestissement de 800 milliards de dollars américains.

« Même dans les meilleures circonstances, essayer de faire adopter au Congrès une loi décrétant les plus grandes dépenses d’urgence en un temps record serait un peu comme faire avaler une vache à un python », admet aujourd’hui l’ancien président, avec la pointe d’humour qu’on lui connaît.

Or, les circonstances n’étaient pas les meilleures possible. Il devait aussi compter avec l’obstruction des républicains. Leur stratégie, c’était « le refus absolu de travailler avec moi ou les membres de mon gouvernement, quelles que soient les circonstances, quel que soit le sujet, sans se soucier des conséquences pour le pays », explique Barack Obama.

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Le plan a néanmoins été adopté par le Congrès américain. Essentiellement parce que les démocrates étaient majoritaires au Congrès américain, tant à la Chambre des représentants qu’au Sénat. Une situation qui lui a aussi permis de faire adopter sa réforme du système de santé.

Mais au fil des ans, il a fini par perdre le contrôle des deux chambres du Congrès. Et même s’il a souvent mis de l’eau dans son vin, tenté d’édulcorer ses politiques pour rallier des républicains, longtemps négocié avec ses adversaires, ses efforts ont généralement été vains.

Essayer de convaincre ne serait-ce qu’une poignée de républicains à voter pour des lois qui lui tenaient à cœur, c’était comme tenter de faire avaler un troupeau de vaches au grand complet par un python !

À de nombreuses reprises, il a donc dû contourner le Congrès et utiliser des décrets présidentiels pour arriver à ses fins, notamment sur des enjeux controversés tels l’immigration et l’environnement.

Car chaque fois qu’il tendait la main, il se heurtait à un poing fermé.

Bien franchement, on voit mal comment il pourrait en être autrement à partir de l’an prochain, quand Joe Biden occupera la Maison-Blanche.

Pourquoi les républicains changeraient-ils une recette gagnante ?

Leur parti, influencé par des « idéologues milliardaires comme David et Charles Koch » au lieu des « groupes traditionnels représentant les intérêts des entreprises », s’est radicalisé, fait remarquer l’ancien président.

« Pour eux, tout impôt était confiscatoire, la porte ouverte au communisme ; toute régulation était une trahison des principes du libre marché et du mode de vie américain. »

Or, si les républicains veulent montrer que le gouvernement fédéral ne représente pas la solution, mais plutôt le problème, ils ont tout avantage à tenter de bloquer toute initiative qui prouverait le contraire.

Même lorsque leur pays est au bord du gouffre.

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Ce résumé du comportement toxique des républicains sous Obama peut aussi être vu comme un récit prémonitoire.

Quand Joe Biden prêtera serment (il est plus que temps, d’ailleurs, que les républicains cessent d’alimenter les fantasmes de Donald Trump, qui persiste à nier sa défaite), le pays se trouvera encore dans le chaos.

Le président démocrate aura un urgent besoin de la collaboration des républicains pour esquisser une sortie de crise.

Tout indique cependant que, sauf exception, il ne l’aura pas.

Les démocrates vont demeurer, l’an prochain, majoritaires à la Chambre des représentants. En revanche, il serait étonnant qu’ils puissent aussi contrôler le Sénat. Son sort repose sur le scrutin à venir en Géorgie le 5 janvier. Il faudrait que les deux candidats démocrates en lice battent les deux républicains sortants. C’est possible, mais peu probable.

Mais le pessimisme n’est pas de mise. Pas tout de suite, du moins.

Les mémoires de Barack Obama nous rappellent qu’il est possible pour un président démocrate de tirer son épingle du jeu et de remettre son pays sur les rails même si ses rivaux font tout pour l’en empêcher.

C’est une bonne dose de réalisme qui est souhaitable. Les attentes doivent être tempérées.

Si Joe Biden était sur un terrain de baseball, il aurait déjà deux prises contre lui. Ça ne veut pas dire qu’il ne frappera jamais de circuit. Mais « restaurer l’âme de l’Amérique », dans de telles circonstances, va être un défi digne de… celui relevé en partie par Barack Obama !

Une terre promise

Barack Obama

Fayard

848 pages

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