Lumière sur les chercheurs de HEC Montréal

Repenser le rôle des technologies au travail

Faut-il le répéter, la pandémie a radicalement changé le monde du travail. À HEC Montréal, il y a longtemps qu’on se penche sur la place que jouent les technologies dans notre rapport au travail. Selon deux chercheuses qui baignent dans cet univers, la crise sanitaire aurait accéléré certaines tendances, pour le mieux ou pour le pire, et représente un moment critique pour repenser le rôle des technologies dans nos vies professionnelles.

Professeure agrégée à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les réseaux sociaux d’entreprise et la collaboration numérique, Wietske Van Osch est une figure d’autorité en matière de réseaux sociaux d’entreprise (ESM), ces plateformes collaboratives et sociales qu’un nombre grandissant d’organisations adoptent. Ses recherches font appel à diverses méthodes scientifiques basées sur les données, notamment l’apprentissage automatique.

« Ma recherche tente plus précisément de déterminer de quelle façon – que ce soit par les politiques de gestion ou dans la pratique des employés – l’utilisation des réseaux sociaux d’entreprise peut être optimisée de manière à favoriser l’innovation et aider à la prise de décision. Je cherche aussi à déterminer comment les ESM peuvent être utilisés pour créer, au sein des équipes et de l’entreprise, des interactions sociales significatives.  »

 Wietske Van Osch, professeure agrégée, HEC Montréal

Des espaces numériques complexes

D’un côté, des avantages clairs à l’utilisation des ESM se dégagent. Étant donné leur nature participative, ces plateformes sont propices à l’émergence d’idées nouvelles : « On observe qu’elles peuvent favoriser l’innovation, sans égard à la hiérarchie ou à la structure organisationnelle. Les idées novatrices émanent, par exemple, des travailleurs plus près de la production, plus près du terrain. » La richesse du contenu partagé sur ces espaces socionumériques peut également contribuer à réduire le stress et à bâtir un sentiment de communauté. « De nombreux gestionnaires y ont eu recours pendant la pandémie pour prendre le pouls de leurs équipes et briser l’isolement », mentionne la professeure.

Le revers de la médaille ? Mal employés, les réseaux sociaux d’entreprise s’avèrent chronophages. Ils tendent aussi à brouiller les frontières entre vie privée et travail, en incitant les employés à se rendre disponibles en tout temps et de partout. Pour celle qui se spécialise dans leur compréhension, il ne fait aucun doute que ce sont des espaces technologiques complexes qui doivent être gérés en conséquence. Les organisations qui en tirent le plus profit sont d’ailleurs celles qui encadrent leur utilisation, par l’implantation judicieuse de politiques, la formation des employés ainsi qu’un usage exemplaire de ces plateformes par la haute direction.

« Quand on pense que quatre entreprises sur cinq investissent des sommes considérables dans l’implantation de telles technologies, celles-ci ont tout à gagner à faire en sorte de créer des espaces qui renforcent les équipes et qui favorisent le bien-être des travailleurs », poursuit Wietske Van Osch. Mais celle-ci nous met aussi en garde : il ne faut surtout par croire que, parce que la technologie est disponible, le reste ira de soi.

Mieux utiliser la technologie de communication

Ann-Frances Cameron s’intéresse elle aussi à l’impact des technologies sur la façon dont nous interagissons et travaillons. La professeure agrégée et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en communication numérique et comportement multitâche étudie quant à elle le phénomène de la multicommunication. « Je m’intéresse à la façon dont les technologies nous amènent à gérer plusieurs conversations distinctes en parallèle, explique la chercheuse. Parce qu’il nous arrive tous de régler quelques courriels ou de répondre à un texto alors que nous sommes en réunion. »

Certes, la multicommunication comporte des avantages. Les études menées à HEC Montréal démontrent qu’elle nous rend plus accessibles pour ceux qui tentent de nous contacter, qu’elle augmente notre productivité et, parfois, qu’elle nous permet d’exploiter l’information obtenue dans une conversation pour faire avancer la seconde. Mais Ann-Frances Cameron apporte un bémol.

« Le paradoxe, c’est que, en se rendant plus disponible aux autres, on réduit notre présence et notre attention envers ceux qui participent à la réunion. »

— Ann-Frances Cameron, professeure agrégée au Département de technologies de l’information, HEC Montréal

Plusieurs études scientifiques montrent aussi que peu de « multicommunicateurs » sont aussi doués qu’ils le croient pour multiplier les tâches simultanées.

La chercheuse a par ailleurs démontré que la multicommunication est plus répandue que jamais et s’avère souvent utile dans un environnement de travail complexe. « C’est un comportement qui est là pour de bon, alors la clé réside dans l’utilisation consciente de la technologie, nuance Ann-Frances Cameron. Il faut veiller à reprendre le contrôle des technologies qu’on utilise, entre autres en pratiquant la multicommunication de manière stratégique. » La professeure propose, par exemple, de choisir les moments où l’on utilise son téléphone intelligent plutôt que de le faire en réaction à des notifications.

Des petits gestes qui s’additionnent

Le travailleur moyen vérifie son téléphone approximativement 50 fois par jour, l’utilise en moyenne 3 heures quotidiennement et passe plus de 20 heures chaque semaine en réunion. Considérant qu’une part aussi importante de notre temps de travail est consacrée aux technologies de communication, la recherche dans le domaine est bénéfique non seulement pour les employés, mais aussi pour les gestionnaires et les organisations. « Mes travaux de recherche scrutent ces petits gestes de quelques secondes qui peuvent sembler banals et sans conséquence, explique Ann-Frances Cameron. Mais leurs effets cumulatifs sur notre concentration ou sur notre façon de travailler, eux, sont loin de l’être. »

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