Un joueur à inventer

Seul représentant du Canadien au camp de sélection d’Équipe Canada junior, le défenseur Kaiden Guhle veut se faire connaître pour ses propres qualités et non par des comparaisons avec des joueurs établis de la LNH. Entrevue.

Il y a de ces phrases qui passent malheureusement mal le test de la traduction.

Par exemple, lorsque Kaiden Guhle, défenseur repêché au premier tour par le Canadien le mois dernier, affirme : « I’m my own player. »

À défaut d’une transposition littérale, résumons sa déclaration par sa volonté de se définir par lui-même et non à travers les comparaisons avec des joueurs établis.

Car le jeu des comparaisons s’est joyeusement emballé depuis que Guhle est devenu membre de l’organisation du Canadien. Incontournables, celles avec Shea Weber n’ont pas tardé. Les deux sont de proverbiaux « gros bonshommes » de l’Ouest canadien qui jouent dur et contribuent à l’attaque. Mais ça ne s’est pas arrêté là.

Marc Habscheid, son actuel entraîneur chez les Raiders de Prince Albert, revoit Kevin Lowe dans son jeu. André Tourigny, entraîneur-chef de l’équipe canadienne junior, a évoqué un mélange entre Marc-Édouard Vlasic et Colton Parayko.

Plutôt que de l’intimider, la chose amuse le défenseur de 18 ans qui, soit dit en passant, a indiqué dans son premier point de presse post-repêchage qu’il n’avait pas vraiment de joueur favori.

« Je ne pense pas vraiment à ces choses-là », a-t-il précisé dans une récente entrevue téléphonique avec La Presse.

« Quand je regarde un match de la LNH, je m’intéresse au travail de tous les défenseurs, pas à celui d’un seul spécifiquement », ajoute-t-il.

« Je regarde ce qui fonctionne bien et moins bien pour eux, et je choisis ce que je tenterai de reproduire moi-même sur la glace. C’est comme ça que j’apprends d’eux. »

— Kaiden Guhle

Il avoue tout de même avoir porté une attention particulière, au cours des années, au jeu d’Erik Karlsson, patineur et manieur de rondelle d’exception, selon lui. Et, nous y voilà, à Shea Weber.

« Je crois qu’il est bien meilleur que moi, prend-il soin de préciser. Je ne peux pas me comparer à lui : il a tellement accompli dans sa carrière, il n’y a qu’à lui que ça appartient. »

« He’s his own player, I’m my own player. »

Message reçu.

Humilité

Ce refus des comparaisons n’est pas anecdotique. Il témoigne en réalité d’un trait de caractère fort chez Guhle, à savoir son humilité.

Celle-là même qui lui fait avouer qu’il ne se sent pas prêt à faire le saut directement dans la LNH. Non pas qu’il doute de ce qu’il a à offrir, mais il a « beaucoup de choses à améliorer avant d’y arriver », selon lui.

Au sommet de sa liste : le contrôle du disque et l'anticipation, surtout en espace restreint. Ne pas « savoir quoi faire avec la rondelle » ne pardonne pas dans la LNH, analyse-t-il.

Ce recul qu’il s’impose est directement hérité des enseignements qu’on lui a prodigués depuis tout petit.

Guhle a vécu possiblement la jeunesse la plus « canadienne » imaginable. Il avait 9 ans quand sa famille a déménagé à Sherwood Park, en banlieue d’Edmonton, et c’est là que son frère Brendan (repêché par les Ducks d’Anaheim en 2015) et lui ont joué au hockey mineur. Ses entraîneurs Dave Minnoch et Sean Beissel, qu’il a connus respectivement aux niveaux pee-wee et bantam, sont encore aujourd’hui des références fortes pour lui – Minnoch se trouvait dans le salon des Guhle le soir où Kaiden a été repêché.

« Mes parents m’ont appris que rien ne nous est acquis tant qu’on n’a pas atteint nos buts, raconte le jeune homme. C’est comme ça que j’ai été élevé. Beaucoup de joueurs sont repêchés tôt, mais personne n’est assuré de jouer dans la LNH pendant 15 ou 20 ans. J’essaie de rester le plus humble possible, de ne jamais me placer devant les autres. De toute façon, personne n’a connu du succès en étant exagérément arrogant [cocky]. »

Leader

Guhle ne cherche peut-être pas les projecteurs, mais cela ne l’empêche pas de vouloir être une figure forte dans le vestiaire. Le C qu’on a cousu sur son chandail au Défi mondial U17, en 2018, en était l’illustration parfaite.

« J’adore être un leader », lance-t-il. On n’étonnera personne en écrivant qu’il préfère être un meneur silencieux, quoiqu’il soutienne savoir « quand les choses doivent être dites ».

« Tu peux être un grand leader en prônant l’exemple ou un grand leader en étant plus vocal. Je ne crois pas qu’il y ait une formule meilleure que l’autre », nuance-t-il.

La tentation est forte de prononcer le nom d’un actuel défenseur du Canadien qui prône la même philosophie, mais nous nous abstiendrons.

Dans tous les cas, soulignons que Shea Weber lui a envoyé un texto pour le féliciter après le repêchage, imité par Brendan Gallagher et Nick Suzuki. Ce dernier avait affronté Guhle au tournoi de la Coupe Memorial en 2019. « C’était très élégant de leur part », note-t-il.

Depuis quelques semaines, Guhle s’initie peu à peu à l’attention médiatique de Montréal. « Je suis encore un peu surpris que tant de gens s’intéressent à ma vie, mais c’est cool », dit-il, moqueur.

Sur la fameuse pression qui accompagne le mandat de porter l’uniforme tricolore, il rétorque sans broncher que « s’il n’y en avait pas [de pression], ce serait ennuyant ».

« C’est la raison pour laquelle on joue, c’est une bonne chose », estime-t-il.

À ce jour, c’est le septième match de la série finale de la Ligue junior de l’Ouest, l’année dernière, qui l’a le plus galvanisé. « C’était stressant, mais incroyablement satisfaisant », dit-il. À plus forte raison parce que son équipe est sortie gagnante de ce duel.

« Quand ça finit bien, c’est le meilleur feeling du monde. »

Nombreux sont sans doute les partisans québécois qui prient pour que Guhle leur fasse partager ce sentiment dans un avenir pas trop lointain.

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