Portrait de camelot

Lettre au jeune moi

Cher Bertrand,

À ce point-ci de ta vie, tu trouves probablement tes parents trop autoritaires. Dis-toi qu’ils veulent ton bien, même si tu ne le penses pas toujours. En dépit de tout ce que tu leur feras subir, ce sont eux qui viendront te chercher quand tu seras en détresse et qui te trouveront un appartement à Sutton, plus tard dans ta vie.

Tu viens d’avoir 13 ans. Je me souviens, c’est l’âge où tu as commencé à devenir de plus en plus désobéissant. Tu as maintenant 58 ans. Tu as eu une vie mouvementée – consommation de drogues, criminalité et itinérance. Ça n’a pas toujours été facile. Tu as vécu dans la rue. Tu as connu la misère.

Je voudrais partager avec toi ce que j’ai appris au cours des années. Il y a beaucoup de choses que j’ai réalisées avec le temps, mais que je ne comprenais pas à ton âge.

Tout d’abord, essaie de rester le plus loin possible de la drogue. Je sais que ce ne sera pas facile. Tu vas penser en avoir besoin pour oublier les problèmes et les blessures de la vie. Dans ton cas, la drogue ne fera qu’empirer ta détresse. Ça t’évitera de consommer à outrance pendant 36 ans, de 13 à 48 ans, et de tout le temps être gelé. Tu ne te retrouveras pas dans les rues d’Outremont à quêter de l’argent pour en acheter.

À cause de tes problèmes de dyslexie et de ton déficit d’attention, tu vas parfois avoir de la difficulté à comprendre ce que les gens veulent de toi. Certaines personnes mal intentionnées vont peut-être essayer d'en tirer avantage. Tu es très influençable. Ne te laisse pas embarquer dans des histoires de fraude par un groupe criminel et tu éviteras 10 ans de prison. Décide par toi-même ce qui est bon pour toi.

Je te dirais que c’est très difficile de se sortir d’une dépendance à la drogue. Avant d’arriver à l’abstinence, tu auras à subir 17 thérapies et 25 séjours en désintoxication. Ce n’est finalement qu’après un long séjour derrière les barreaux et une retraite spirituelle que tu réussiras à te débarrasser de ta dépendance. Mais même aujourd’hui, après 10 ans de sobriété, tu dois rester attentif. La tentation est toujours là. Reste loin du milieu de la drogue. Ne regarde pas de films où les gens consomment, je sais que c’est tough pour toi.

Tu habites à Sutton dans un bel appartement neuf. Tu manges à ta faim. Tu vends des magazines pour L’Itinéraire à Granby et à Sutton. Tu te considères comme un gars chanceux. Tu as même commencé à redonner aux autres. Tu as fait des conférences dans les écoles. On t’a interviewé dans les médias. Tu es très fier de la médaille que tu as reçue en 2018 de l’Assemblée nationale du Québec pour le travail bénévole que tu as fait dans la région de Sutton.

On t’a même surnommé Monsieur Sutton.

Je vais terminer en te disant de ne jamais perdre espoir. Tu es la preuve vivante que l’on peut toujours s’en sortir. Il y a plein de gens qui sont là pour t’aider à passer à travers les moments difficiles. N’hésite surtout pas à les consulter.

Je te souhaite une vie heureuse.

Bertrand, à 58 ans.

— Propos recueillis par Jean Talbot, bénévole à la rédaction

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.