CHRONIQUE

Je ne reviens plus

Au début de la pandémie, elle a dit à sa patronne : « Je reviens quand les garderies vont rouvrir. »

Puis, quatre jours après avoir offert ses bras en CHSLD, elle a dit : « Je ne reviens plus. »

En écoutant Marie-Ève Cyr-Plante, 32 ans, me raconter avec enthousiasme comment elle a abandonné son travail d’agente administrative chez Desjardins après s’être découvert une nouvelle vocation en CHSLD, j’ai pensé à la chronique « Trouver sa Gaspésie » de mon collègue Patrick Lagacé. L’histoire d’un gars qui avait largué une carrière dans un grand cabinet d’avocats à Montréal pour aller mener une autre vie – celle qu’il voulait vraiment vivre – en Gaspésie.

Sa Gaspésie, on peut dire que Marie-Ève l’a trouvée, de façon inattendue, dans la « zone chaude » d’un CHSLD de Montréal.

Donc, pour reprendre l’histoire du début…

Mère d’un garçon de 20 mois, Marie-Ève a pensé, dans les premiers jours de la pandémie, que le plus simple pour la conciliation famille-travail-confinement serait que son conjoint et elle travaillent à temps partiel, à tour de rôle. « On a convenu ensemble de se partager ça moitié-moitié. »

Après une semaine, d’un commun accord, ils ont tenté une nouvelle formule : le père travaillerait à temps plein tandis que la mère resterait à la maison pour s’occuper du petit. Un arrêt temporaire, en attendant la réouverture des garderies, croyait-elle. Sans s’imaginer que la pandémie provoquerait chez elle un électrochoc qui allait changer sa vie.

L’électrochoc, elle l’a senti en écoutant tous les jours à 13 h, durant la sieste de son fils, la conférence de presse du gouvernement. Jour après jour, la crise s’aggravait. Jour après jour, l’appel de François Legault pour de nouveaux bras dans les CHSLD se faisait plus insistant. « J’avais le goût d’aider. Mais je me disais : “Je ne suis ni préposée ni infirmière. Je suis en finance !” »

Et puis, un jour, lorsqu’elle a entendu le premier ministre préciser qu’il n’était pas nécessaire d’être dans le milieu de la santé pour s’inscrire sur le site Je contribue !, elle s’est dit que c’était sa chance. « Ç’a sonné une cloche. Je me suis dit : “J’y vais !” »

Deux semaines et demie plus tard, toujours d’un commun accord avec son amoureux, elle signait un contrat d’aide de service dans un CHSLD. Ils ont arrimé leurs horaires pour pouvoir se relayer auprès de leur fils – elle travaille de 13 h à 21 h du vendredi au lundi, tandis que son conjoint fait des demi-journées à la maison le lundi et le vendredi. Après une formation de quatre heures pour apprendre notamment comment mettre et enlever son uniforme de protection, elle était envoyée sur le terrain, en « zone chaude », dans un CHSLD où trois étages sur cinq sont exclusivement occupés par des patients atteints de la COVID-19.

Le premier jour, elle était très fébrile. Elle avait en tête plusieurs reportages crève-cœur. Allait-elle assister à des scènes insoutenables ? Allait-elle tenir le coup ?

« Je me préparais au pire. Je me disais : “Peut-être que je serai devant des patients qui ont faim, sont déshydratés ou n’ont pas été lavés depuis longtemps… Peut-être que ce sera trop dur.” »

— Marie-Ève Cyr-Plante

En arrivant, elle a réalisé que le pire était déjà passé dans ce CHSLD. Trois jours plus tôt, c’était encore « la guerre du Viêtnam », lui a-t-on dit. Mais depuis que l’armée était arrivée en renfort, tout allait beaucoup mieux. « C’était vraiment très bien organisé, beaucoup plus que je ne le pensais. La contribution des militaires est remarquable. »

Marie-Ève a vite apprivoisé son rôle d’aide de service, qui consiste à donner un coup de main aux préposés aux bénéficiaires débordés. Passer du temps avec les patients, leur donner à manger et à boire, distribuer du jus et des biscuits, organiser des appels FaceTime avec les proches…

« Je me suis tout de suite sentie bien. Aider les gens, surtout les personnes âgées, j’aime beaucoup ça. »

Bien entendu, prendre soin de patients âgés très malades, accompagner des gens en fin de vie, les voir mourir les uns après les autres, ce n’est pas facile. Le premier jour, pendant toute la durée ou presque de son quart de travail, elle a entendu hurler de douleur une dame. Le lendemain matin, elle était encore hantée par ses cris. « Elle est morte deux jours plus tard. »

***

La première semaine a été particulièrement éreintante. Marie-Ève devait en principe travailler quatre jours. « Mais après trois jours, j’étais tellement épuisée physiquement – j’avais mal aux jambes – que j’ai dû me reposer durant la quatrième journée. »

En dépit de la fatigue, elle avait l’impression d’avoir eu une révélation. Après son congé de maternité, elle avait eu envie de changer de carrière pour travailler en relation d’aide. Mais elle ne savait pas exactement où. Et là, en CHSLD, en découvrant en elle un courage qu’elle ne soupçonnait pas, elle venait de trouver.

Sa mère, Johanne Cyr, a d’abord été un peu surprise par ce choix. Mais en y réfléchissant, elle y a vu une suite logique qui la rend très fière. « Même si elle faisait un travail administratif, Marie-Ève a toujours eu une implication sociale. Elle a fait du bénévolat dans différents contextes. Avec ses amis, quand elle était jeune adulte, elle apportait du café et des muffins aux itinérants au centre-ville le samedi ou le dimanche matin. Avec son conjoint, elle s’est aussi impliquée dans l’aide de familles demandeuses d’asile pour leur apporter des meubles et d’autres dons. Cet intérêt-là était déjà présent. La crise a agi pour elle comme un révélateur. »

Le salaire que gagnait Marie-Ève dans son ancienne carrière est semblable à celui qu’elle gagne en CHSLD – c’est un peu plus, grâce à la prime COVID-19 et à la prime de soir qu’elle reçoit. « Mais au-delà du salaire, ce qui compte vraiment pour moi, c’est le côté humain. »

Son contrat actuel est valide jusqu’à la fin de l’urgence sanitaire. Une fois la crise terminée, Marie-Ève compte entreprendre une formation pour devenir préposée aux bénéficiaires.

Comme bien des gens, elle craignait au départ d’être rebutée par le fait de devoir changer des couches. « Mais finalement… non ! Je suis déjà dans les couches avec mon petit ! »

Outre le fait de se sentir utile, ce qu’elle aime surtout, ce sont les beaux moments passés aux côtés de ses nouveaux collègues et des patients.

Le soldat qui lance : « J’ai été formé pour conduire un tank. Et là, je brosse des cheveux ! »

La vieille dame qui, après un repas, esquisse un sourire reconnaissant et dit poliment : « Merci, c’était bon. »

Les yeux d’une grand-mère qui s’illuminent quand elle voit apparaître le visage de ses petits-enfants sur l’écran d’une tablette durant un appel FaceTime.

Le vieil homme toujours silencieux atteint d’alzheimer qui a un sursaut de lucidité lorsqu’on lui permet de parler au téléphone avec son neveu.

« Même dans les pires moments et toute cette folie de maladie, il y a un peu de beau. J’espère en apporter le plus possible, du beau, du doux. »

***

Le dimanche de la fête des Mères, Marie-Ève a décidé d’offrir « du beau, du doux » aux mères esseulées du CHSLD. Elle a mis de la musique sur son téléphone en mode haut-parleur. Elle a commencé par coiffer les dames. Elle a pris soin des ongles de celles qui avaient une lime à ongles. Elle leur a fait un massage des mains avec de la crème. La main posée au creux de la sienne, même les patientes les plus agitées étaient soudainement toutes calmes.

« Si vous aviez vu leurs yeux quand je leur demandais où était leur brosse à cheveux pour les peigner tout doucement… C’était magnifique. »

Tellement magnifique qu’après cette journée, Marie-Ève, heureuse et épuisée, a donné sa démission chez Desjardins pour embrasser sa nouvelle vocation.

« Je me suis dit : “Je n’ai plus d’affaire en finance. Ce n’est plus ma place.” »

Sa place, elle était là, auprès de patients âgés, comme préposée à la douceur.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.