Il n’y a pas d’Université de la Paternité

On peut apprendre à être chirurgien, électricien, fleuriste, arpenteur-géomètre, boucher, astronaute. Ça s’enseigne. Comment apprend-on à être père ? C’est le job le plus répandu au monde. Il n’y a pourtant pas d’école où apprendre à être père.

On apprend par l’exemple.

Le premier exemple, c’est son propre père. Du mien, j’ai appris la présence. Il était là. C’est plus tard que tu t’en rends compte, quand tu deviens un homme, quand tu deviens père. Quand tu comprends que dans nos vies de fou, juste être là, présent, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît.

J’ai l’image de mon père derrière le but, à l’aréna, toujours là.

J’aurais aimé qu’il m’apprenne les mots. J’aurais aimé qu’on se parle plus. Il ne pouvait pas donner ce qu’il n’avait pas, homme de son époque. Il m’a aimé, et je suis riche de ça.

Il n’y a pas d’école où on devient père, pas d’Université de la Paternité qui distribue des diplômes qu’on accroche fièrement à son mur. On apprend par l’exemple. Celui de son propre père, qu’on voudra émuler ou dont on voudra s’éloigner. Il y a aussi les autres pères…

***

J’ai rencontré Yvon Creton alors que je préparais une série sur je ne sais plus trop quoi, au Journal de Montréal. Était-ce sur l’amour ou sur la paternité ? C’était il y a une vie de cela, ne me demandez pas trop de détails…

Mais quelqu’un m’avait orienté vers Yvon, pour une anecdote de paternité tout droit sortie d’un film. Je l’ai appelé.

Ça va comme suit…

Yvon avait deux jeunes enfants, dont il avait la garde principale, après le divorce. Yvon a eu une nouvelle blonde, un jour. Tout allait bien. La blonde habitait avec Yvon et les enfants.

Tout allait bien ?

Yvon le croyait.

Les enfants, eux, n’allaient pas si bien. Ne répondaient pas aux questions sur leur malaise. Mais ils avaient… Ils avaient changé, voilà.

Et un soir, l’un d’eux a fini par s’ouvrir…

« Ta blonde, papa, elle est pas fine avec nous, quand t’es pas là. »

Oh, pas de quoi appeler la DPJ. Je dis simplement que les enfants d’Yvon faisaient suer Madame, qui ne se gênait pas pour le faire sentir aux enfants, quand Yvon bossait à son restaurant du Vieux-Montréal (et il bossait beaucoup).

Je parle de petites brusqueries, de mots méchants échappés ici et là.

La confession a secoué Yvon jusqu’au plus profond de son âme. Il ne savait pas quoi faire avec ça, peut-être qu’il pourrait parlementer avec Madame, la raisonner…

Il aimait ses enfants, plus que tout.

Il aimait Madame, beaucoup.

En son âme et conscience, Yvon prit l’affaire en délibéré, ne sachant pas trop quoi faire. Tu fais quoi, dans ce temps-là ? Il n’y a pas d’Université de la Paternité. Un jour, Yvon était au volant de sa voiture, tout à ses pensées. C’était à l’époque où les cellulaires commençaient à devenir populaires. Yvon en avait un dans sa voiture. Madame était assise à ses côtés. Le feu était au rouge.

Un camion du Clan Panneton, la compagnie de déménagement, est passé dans la rue.

Et là, les choses sont devenues claires.

Yvon a pris le combiné, il a téléphoné au Clan Panneton – il avait mémorisé le numéro de téléphone – drette là, au coin de la rue.

« C’est pour un déménagement… Quel jour ? Demain. »

Sa blonde l’a regardé, curieuse.

Yvon s’est tourné vers elle, lui a demandé :

« À la maison, t’as tes vêtements et ta commode ?

— Euh, oui… »

Yvon est retourné à sa conversation avec le Clan Panneton :

« Une commode et des vêtements. »

Il a raccroché, il a regardé sa blonde :

« Tu pars demain. »

Ça avait fait un bout de chronique très fort, disons.

***

Cette histoire a éclairé mon apprentissage de père. Pas tant sur la gestion des amours post-séparation que sur la primauté du bien-être des enfants dans l’ordre des priorités de ta vie de père. Si tes enfants ne sont pas bien, tu ne seras jamais complètement bien…

Agis en conséquence. Et à défaut d’une obligation de résultat, t’as une obligation de moyens.

(J’ajoute un post-scriptum, ici : ce n’est pas un commentaire genré sur les mères, je suis sûr que les mères font pareil. Seulement, je ne suis pas mère, je ne peux parler que du point de vue d’un père.)

Yvon aimait donc cette femme, mais cette femme n’était pas top avec ses enfants… Le Clan Panneton a fait le reste.

Les deux enfants d’Yvon ont grandi, sont devenus adultes. Sa relation avec eux, comme avec ses deux autres enfants, est comme toutes les relations père-enfants, faite de hauts et de bas. Il a fait de son mieux.

Yvon a vendu le resto dans le Vieux, il en a fondé un autre dans Westmount il y a quelques années, où ses enfants ont travaillé. Il voulait, avec ce restaurant, leur laisser « quelque chose ». Mais le restaurant n’a jamais fonctionné, il a plutôt laissé un trou considérable dans le patrimoine d’Yvon. La restauration est un coûteux sacerdoce. Yvon a fini par fermer les portes.

Plus tôt ce printemps, je suis allé prendre un café dans le Vieux, avec Yvon. Il était venu de sa lointaine campagne pour voir son fils Raphaël, un samedi matin. Raphaël a ouvert une boulangerie adjacente dans le Marché Bonsecours, la Cave à manger.

Le jeune homme arrive au petit matin, vers 5 h, il prépare les baguettes, les fougasses, les croissants, lance la machine à café, nettoie la terrasse…

Comme son père, Raphaël a choisi la restauration, ce sacerdoce de fou.

Je regardais aller Raph, fort occupé à préparer le commerce pour la journée…

Yvon le regardait aller aussi, avec une fierté immense dans les yeux.

Yvon ne disait pas grand-chose à Raph. Et inversement.

Mais Yvon était là, comme il a toujours été là.

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