La question qui tue

Il ne faut pas sous-estimer l’importance du jeu d’équipe en politique. Il n’existe probablement pas une autre profession où les protagonistes serrent autant les rangs. Lorsqu’un joueur d’arrêt-court échappe une chandelle devant 22 000 spectateurs, le lanceur lui glissera quelques mots d’encouragement et passera au prochain frappeur. Mais en politique, la même erreur sera ignorée, niée jusqu’à ce que l’on conteste même l’existence de la chandelle. Défendre avec conviction une politique saugrenue ou un collègue incompétent (parfois simultanément) attire des éloges.

En répondant récemment au recensement, je me suis rappelé le débat hallucinant en 2010 autour de l’abolition du formulaire détaillé obligatoire. Alors que plus de 93 % des Canadiens avaient répondu au recensement précédent, en 2006, et que personne au pays ne menaçait de faire une grève de la faim sur le sujet, le gouvernement conservateur avait choisi de modifier la procédure pour la collecte de renseignements. Il alléguait que le formulaire détaillé empiétait sur la vie privée des Canadiens. Une poignée de députés conservateurs prétendaient même recevoir des centaines de lettres tous les jours les enjoignant à annuler le recensement.

La décision du gouvernement avait provoqué la stupéfaction dans l’opinion publique et entraîné la démission du statisticien en chef du Canada (poste intéressant, mais peu connu dans la fonction publique, qui avait soudainement donné espoir à des centaines de poolers cégépiens). Celui-ci avait défendu bec et ongle la pertinence du recensement obligatoire – sans cette information, disait-il, certains programmes gouvernementaux perdraient de leur efficacité.

En examinant les questions banales sur la taille d’une résidence ou le temps consacré au transport entre la résidence et le travail, beaucoup de conservateurs peinaient alors à partager l’opinion de certains de leurs collègues. Mais ils se sont rangés, se laissant convaincre qu’il existait possiblement d’autres moyens pour colliger l’information nécessaire au calibrage de programmes gouvernementaux.

L’ère Harper nous a habitués à ces polémiques – pas nombreuses, mais souvent invraisemblables. Tantôt le recensement, tantôt les galas pour célébrer les artistes au Québec, tantôt la nomination d’un candidat inéligible à la Cour suprême, on avait l’impression que le gouvernement empruntait parfois de grands détours pour régler des comptes avec des adversaires fantômes.

À l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau, en 2015, les libéraux ont rapidement annoncé que le formulaire détaillé obligatoire reprendrait du service. Comme il s’agissait du premier recensement sous l’ère Trudeau, celui de 2016 a eu droit à un battage publicitaire sans précédent et a été couronné de succès, avec un taux de participation de 97 %.

Lancer un recensement au milieu d’une pandémie a certes nécessité des efforts de logistique importants. J’étais curieux de prendre connaissance des questions – je ne suis ni démographe ni sociologue, mais les effets (non sanitaires) du coronavirus ne disparaîtront pas avec deux doses de vaccin. Le rapport au travail risque d’être bouleversé. L’importance de l’espace – tant dans l’environnement que dans les déplacements et le logis – prend des proportions démesurées. Et la densification des grandes villes risque possiblement de décélérer.

Le formulaire abrégé qui m’est assigné au hasard ne laisse transparaître aucun effet COVID-19. Il s’intéresse surtout, comme lors des recensements précédents, à mon état matrimonial et aux noms, langues parlées, dates de naissance et sexes des personnes qui habitent avec moi.

J’ai cru que le formulaire détaillé proposerait un cadre mieux adapté aux circonstances actuelles. Erreur : parmi les dizaines de questions proposées, rien qui puisse permettre aux citoyens de donner le début d’un indice sur les incidences de la pandémie.

Le gouvernement avance qu’il déploiera d’autres outils pour sonder l’impact de la pandémie au sein de la population. Statistique Canada réfère à « des techniques de modélisation et des approches relatives à des panels Web » pour permettre aux décideurs politiques d’ajuster les programmes. Pardon ? Pourquoi alors ne pas employer ces procédés pour ajuster tous les autres programmes gouvernementaux ? Pourquoi dépenser 700 millions de dollars – le coût du recensement de 2016 –, si l’on peut recueillir l’information autrement ?

Lorsque l’État exige – je rappelle que le processus n’est pas facultatif – que les citoyens partagent des informations, il a l’obligation de produire un exercice rigoureux et ciblé. Il n’avait pas le droit d’ignorer le cadre exceptionnel dans lequel les Canadiens répondraient au recensement. Les enjeux sociétaux issus de la pandémie auront des répercussions profondes sur leur mode de vie. Ce n’est pas en 2026, lors du prochain recensement, qu’il faudra s’en enquérir, c’est maintenant. Il aurait été probablement plus sage de reporter l’exercice à 2022. Mais en insistant pour le réaliser cette année, sans référence aucune à la pandémie, le gouvernement donne une voix à ceux qui doutent de la pertinence du recensement.

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