En retard sur la population

Quand j’étais maire, le dernier jour du congrès annuel de l’Union des municipalités était une de mes journées politiques préférées.

C’était la journée où tous les chefs de parti venaient nous présenter leur vision du monde municipal. Ils passaient devant nous les uns après les autres, ils faisaient un discours et répondaient à des questions d’un animateur. Nous pouvions assez facilement constater la différence entre leurs programmes respectifs. C’était toujours intéressant.

C’est ce qui s’est passé vendredi dernier au Sommet électoral municipal. Les cinq chefs étaient là, devant quelque 300 maires et mairesses. Le monde municipal était prêt à les recevoir : on sentait le dynamisme et la compétence de cette nouvelle génération d’élus en poste depuis à peine quelques mois.

En avant-midi, huit d’entre eux ont parlé de ce qu’ils vivent sur le terrain pour illustrer leurs priorités : l’inflation, la lutte contre les changements climatiques et l’adaptation à ceux-ci. Les finances de toutes les villes sont à risque à cause de l’inflation et, dans les dernières années, plus de 300 d’entre elles ont subi les conséquences des changements climatiques : inondations, érosion des berges, tornades, pluies diluviennes, etc. Les élus municipaux parlaient concret, ils avaient du contenu, une vision et beaucoup d’énergie.

Jean-Marc Léger, de la firme Léger, nous a dévoilé les résultats d’un sondage portant sur le monde municipal. Comme habitude, les Québécois sont plus satisfaits de leur municipalité que des autres gouvernements.

De plus, 45 % des gens veulent que le gouvernement du Québec transfère plus d’argent aux villes (41 % veulent maintenir les sommes et 4 %, les diminuer). Les priorités des gens ? Elles sont claires : inflation et changements climatiques, les mêmes que celles du monde municipal.

Fait intéressant : Léger affirme qu’en matière de changements climatiques, il y a une fracture générationnelle. En haut de 40 ans, on est inquiet, en bas de 40 ans, on est angoissé ; bien des nouveaux élus sont dans la seconde catégorie.

L’inflation

Les revenus du gouvernement du Québec ont augmenté de 20 % cette année. Les revenus des villes, eux, restent à peu près les mêmes, mais leurs dépenses augmentent. L’inflation à elle seule les augmente de 8 % et leur croissance annuelle implique toujours une croissance des dépenses. Pourtant, dans deux mois, au moment d’adopter leur prochain budget, aucune ville ne va taxer à 10 ou à 12 %. Elles devront donc réduire leurs services ou ralentir leurs investissements.

Le futur gouvernement du Québec pourrait éviter ça en leur transférant des ressources plutôt qu’en baissant les impôts. Les citoyens sont d’accord, car ils savent que ce déplacement de ressources servirait à combler des besoins essentiels — ils connaissent leur ville.

Les changements climatiques

Les villes ont proposé au prochain gouvernement québécois de mettre en place un Pacte vert : un investissement de deux milliards de dollars par année pour cinq ans.

Les villes ont rappelé au gouvernement que les municipalités ont la responsabilité de 58 % des infrastructures publiques, mais possèdent seulement 8 % de l’assiette fiscale. Elles ne peuvent pas, seules, adapter les infrastructures du Québec à la nouvelle réalité climatique.

Là aussi, les citoyens, si on se fie au sondage, sont du côté des villes.

Globalement, les chefs étaient très ouverts aux réalités municipales, ils ont beaucoup parlé de partenariat et de travail en commun. Ils ont mis beaucoup d’idées sur la table, les partis s’étaient bien préparés, c’était un beau moment de démocratie.

Même la réforme de la fiscalité trouve preneurs. Les partis proposent aux villes de s’asseoir et de la négocier.

Cette ouverture vient d’un constat que tout le monde fait de plus en plus. Les villes en font plus pour le Québec que jamais auparavant. En voici quelques exemples glanés au cours de la journée : Roberval se mobilise sur l’errance et l’itinérance ; Nicolet augmente ses dépenses en infrastructures de 10 % pour qu’elles captent mieux l’eau ; Longueuil et Laval organisent un sommet sur le logement ; des villes de l’est du Québec sont devenues propriétaires d’éoliennes pour diversifier leurs revenus ; Thetford Mines fait des missions en France pour recruter des travailleurs.

Les villes sont présentes sur tous les fronts, les citoyens le savent, et c’est pour cela qu’ils veulent un transfert de ressources vers les villes.

Les chefs cheminent donc positivement, mais moins vite que la population. En matière de fiscalité, la réflexion qu’ils proposent de faire dans les quatre prochaines années, ils auraient dû la faire durant les quatre dernières. Vieux motard que j’aimais, comme on dit.

On a beaucoup célébré l’arrivée d’une nouvelle génération d’élus municipaux lors des dernières élections. Ils ont été élus parce que la population, bien avant les partis présents à l’Assemblée nationale, a compris l’importance des villes et de leurs rôles, surtout en environnement. Message à nos chefs : « On a mis quelqu’un au monde, on devrait peut-être l’écouter. »

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