À travers vos fenêtres

« La nuit, je fume devant chez toi sans que tu me voies », chante Jimmy Hunt dans ce qui est probablement une des chansons les plus sensuelles et inquiétantes du répertoire québécois. Ce qui m’amène à livrer une confession : la nuit, je marche devant chez vous (et si je fumais, je le ferais sans doute aussi).

Il ne m’est plus grand plaisir que de me balader dans les ruelles de mon quartier, une fois la noirceur tombée. Il y a le calme, le temps suspendu, mais surtout la possibilité de jeter un bref coup d’œil aux fenêtres dont les rideaux n’ont pas encore été tirés. Sans qu’ils me voient, j’observe le monde dans lequel vivent mes voisins. Je ne m’arrête jamais pour fixer un intérieur – et je ne me permets surtout pas de revenir sur mes pas –, mais je me distrais en découvrant un mince aperçu de ce que cachent les façades de briques.

D’ailleurs, l’automne est tout indiqué pour se livrer au passe-temps. Le soleil se couche plus tôt, l’air frisquet contraste avec la chaleur des chaumières et les feuilles au sol nous rappellent que bientôt, on ne s’offrira plus de pareille sortie. On sera trop pressé par le froid pour oser prendre son temps.

On ne peut pas empêcher les saisons de filer. Aussi bien savourer tout ce qu’octobre peut nous donner.

Cela dit, je tiens à vous rassurer : ce n’est pas vous que je cherche en posant mon regard sur votre fenêtre, l’espace d’une seconde. C’est plutôt un décor dans lequel me projeter…

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« Les fenêtres sont des cadres et beaucoup de cinéastes en usent. On a ainsi l’impression que ce que l’on voit de l’autre côté de la fenêtre tient de la fiction, ou du moins d’une forme d’imaginaire : ce n’est pas l’intérieur que nous envions, plutôt le fantasme que nous projetons sur lui. »

Maxime Coulombe est sociologue, historien de l’art et professeur à l’Université Laval. Lors de notre entretien, il vise souvent dans le mille. Voyez, il a bien raison : en quelques secondes, que puis-je réellement saisir de votre salon ? Je n’ai qu’une poignée d’éléments auxquels m’accrocher pour me créer un scénario.

« J’aimerais habiter là, ça semble plus grand que chez nous. »

« Je transformerais la pièce du fond en bureau et j’y écrirais mon prochain livre. »

« C’est un peu le bordel, il doit y avoir beaucoup d’enfants, de vie et de petites victoires, là-dedans… Moi, j’en veux-tu, des enfants ? »

C’est à mon monde que je réfléchis quand j’épie furtivement le vôtre.

À cet effet, Maxime Coulombe cite le photographe canadien Jeff Wall. Ses œuvres présentent souvent des personnes plongées dans une action, comme si on les observait à leur insu. Ces mises en scène créent un univers autonome. Le sociologue poursuit : « Selon l’historien de l’art Michael Fried, il y a ainsi deux mondes : le nôtre, la fenêtre et, derrière elle, un univers représentatif dans lequel entrer. »

Pour Maxime Coulombe, si on applique cette lecture artistique aux promenades nocturnes, « il y a alors une capacité d’investir le monde poétiquement… De le voir comme une représentation. De s’arracher du sens premier des choses pour être capable de le rêver un peu ».

Nos maisons, des matériaux à rêves.

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J’ai une seconde confession à faire. Dans la vie, je ressens très peu de jalousie. L’amour, la compétition ou le travail génèrent rarement chez moi la volonté d’être une autre. Par contre, je plonge dans un violent mélange d’envie et de colère dès que je pose les yeux sur une maison à mon goût. Je voudrais qu’elle soit mienne.

J’en glisse un mot à Maxime Coulombe, plus pour en rire que dans l’espoir qu’il ait une solution à m’offrir. Et pourtant…

« Dans l’histoire de l’art, les intérieurs n’appartiennent à personne, me répond-il. Dans une certaine mesure, ce que tu imagines n’appartient pas non plus aux gens sur lesquels tu projettes ton fantasme. »

Il a encore raison : à quoi bon être jalouse d’un espace qui n’existe pas pour vrai ?

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« À partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ? », se demandait justement l’architecte Pierre Boyer-Mercier, dans un numéro du défunt magazine Philo & Cie, en 2015.

Je l’ai appelé.

Selon lui, il est tout à fait normal de verser dans un léger voyeurisme social.

« On est toujours curieux de voir comment les autres organisent leur espace. Que mettent-ils sur leurs murs ? Où aiment-ils travailler ? Quels objets exposent-ils ? L’intérieur est un autoportrait de l’occupant. »

— Pierre Boyer-Mercier, architecte

C’est donc dire qu’en m’immisçant dans votre décor, je vous rencontre un peu. Que je le veuille ou non.

« Et dites-moi, Pierre. En tant qu’architecte, pensez-vous aux marcheurs qui vont observer la maison que vous élaborez ? » Il éclate de rire en me répondant que jamais, au cours de ses nombreuses années de pratique, l’idée ne lui a traversé l’esprit. Par contre, ma question lui rappelle un souvenir…

« J’ai visité des amis à Rotterdam, aux Pays-Bas. Rapidement, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres. Je leur ai demandé : “Est-ce que ça ne vous gêne pas que les gens vous voient ?” Ils m’ont répondu que non. Que c’était tout à fait normal ! J’ai regardé autour et il y avait effectivement partout des gens en train d’habiter leur intérieur. Comme s’ils n’avaient rien à cacher… »

Que dissimule-t-on avec nos rideaux, au fond ?

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Je doute être la seule qui aime se balader dans la pénombre d’octobre pour observer les pièces illuminées, avec tout ce qu’elles contiennent de mystères et de promesses. Or, la maison reste le lieu de tous les intimes. Est-ce que ce voyeurisme est excusable parce qu’il est davantage lié à mon imaginaire qu’à ce que vivent réellement les résidants ?

« C’est peut-être moins grave, mais surtout parce que les gens montrent leur espace, me répond Maxime Coulombe. Ce n’est pas comme si tu devais forcer quoi que ce soit pour que les images apparaissent. Les personnes sont possiblement déjà un peu en représentation. Une partie de l’espace domestique est accessible de la rue. Elle est aménagée de manière à être perçue de l’extérieur. Comme le gazon devant la maison, qui ne sert pas tant aux occupants, mais à mettre en valeur la demeure… »

Voilà une idée qui me plaît beaucoup.

Et si mes voisins faisaient plus ou moins consciemment de leurs fenêtres de petites expositions accidentelles ? De leur maison une galerie d’art éphémère ? Et si, de par leurs intérieurs, ils faisaient de mes balades nocturnes un film à écrire ?

Et si on poétisait notre rapport au monde, une tournée d’automne à la fois ?

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