Commission sur l’état d’urgence

Le Canada perçu comme une « république bananière »

Ottawa — La ministre des Finances, Chrystia Freeland, craignait que les États-Unis imposent des mesures protectionnistes en réaction au blocage du pont Ambassador, ce qui aurait eu un effet domino sur l’économie canadienne. Un appel du conseiller économique de la Maison-Blanche, Brian Deese, le 10 février, a cristallisé cette inquiétude.

« Ils sont très, très, très inquiets », a écrit la ministre dans un courriel après leur conversation. « Si ce n’est pas réglé d’ici 12 heures, toutes leurs usines d’automobiles dans le nord-est du pays vont fermer. »

Le document a été présenté en preuve jeudi à la Commission sur l’état d’urgence durant le témoignage de Mme Freeland, qui est également vice-première ministre. Cette enquête publique doit déterminer si le recours historique à la Loi sur les mesures d’urgence pour mettre fin au « convoi de la liberté » à Ottawa et aux blocages de postes frontaliers ailleurs au pays était justifié.

« C’était un moment dangereux pour le Canada, a-t-elle affirmé. Très, très dangereux. »

Pressions de l’industrie automobile et des banques

Elle a ajouté que M. Deese venait de réaliser à quel point l’industrie automobile au Canada et aux États-Unis était intégrée. Les pièces nécessaires à la fabrication traversent la frontière plusieurs fois durant la construction des véhicules.

Les présidents des grandes banques canadiennes craignaient également un effet dévastateur sur l’économie canadienne et la réputation du Canada. Ils pressaient le gouvernement fédéral de mettre fin aux convois de camions la veille du recours à la Loi sur les mesures d’urgence.

Une rencontre avait été organisée entre eux et la ministre des Finances le 13 février. L’objectif était de discuter de solutions pour mettre fin au « convoi de la liberté » et, surtout, aux blocages de corridors commerciaux.

Un compte rendu de cette discussion présenté jeudi par la coprocureure en chef de la Commission donne un aperçu de l’état d’esprit des dirigeants bancaires. Leurs noms et ceux de leurs institutions sont caviardés.

L’un d’entre eux revenait d’un séjour aux États-Unis où un investisseur lui avait dit : « Je n’investirai plus le moindre sou dans votre république bananière au Canada. »

« Si l’investisseur dont vous parlez est américain, dites-lui que nous ne sommes pas comme les États-Unis où des gens ont carrément envahi le siège du pouvoir législatif », lui a répondu Mme Freeland en faisant référence à l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021.

« J’avais à ce moment-là le devoir impératif de me tenir debout pour les Canadiens », a-t-elle dit durant son témoignage, prise brièvement par l’émotion.

« Nous n’avons pas sauvé l’ALENA simplement pour qu’il soit ruiné »

Elle a expliqué que l’anxiété était alors à son comble. L’économie canadienne se relevait à peine de la pandémie. Le gouvernement se préparait à une guerre commerciale avec les États-Unis et craignait que la fermeture du pont Ambassador, à Windsor en Ontario, n’alimente davantage le protectionnisme au sud de la frontière. Le programme Build Back Better du président Joe Biden menaçait déjà l’industrie automobile canadienne.

La ministre a témoigné jeudi que le gouvernement canadien avait déjà préparé une liste de mesures de représailles qui auraient touché 100 milliards de dollars d’importations américaines au pays si ce programme allait de l’avant.

« Nous n’avons pas sauvé l’ALENA simplement pour qu’il soit ruiné », a-t-elle écrit le matin du 14 février à Flavio Volpe, qui est à la tête de l’Association des fabricants de pièces d’automobile. Elle se disait alors « déterminée à prendre des mesures fortes ». Mme Freeland avait piloté la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain avec les États-Unis et le Mexique en 2019.

En contre-interrogatoire, Allan Honner, avocat du groupe Democarcy Fund, qui représente des manifestants arrêtés à Ottawa et à Windsor, lui a demandé si le gouvernement avait eu recours à la Loi sur les mesures d’urgence parce qu’il était « complètement dépassé par les évènements » et qu’il subissait « une énorme pression des États-Unis ».

La ministre a rejeté cet argument. « Je ne suis absolument pas d’accord avec ça », a-t-elle répondu.

Pertes économiques ou menace à la sécurité ?

L’avocate de la Canadian Constitution Foundation, Janani Shanmuganathan, lui a demandé en quoi le préjudice économique qu’elle avait décrit était conforme à la définition de menace à la sécurité nationale dans la législation. La loi fait plutôt mention d’espionnage et de sabotage, d’ingérence étrangère, d’usage de violence grave et d’activités qui visent à renverser le gouvernement, et ne contient aucune mention de l’économie.

La ministre avait témoigné plus tôt que « l’affaiblissement de l’économie d’un pays peut fondamentalement nuire à la sécurité de ce pays ». Elle a aussi soutenu que le Canada était devenu « une poudrière » et que des affrontements violents entre des citoyens exaspérés et les manifestants pouvaient se produire à tout moment.

L’avocate de l’Association canadienne des libertés civiles, Ewa Krajewska, a fait valoir que dans une démocratie comme le Canada, « la sécurité économique ne l’emporte pas » sur le droit de manifester.

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