David Leitch & Brad Pitt

Action men

L’acteur et le réalisateur défendent le nerveux « Bullet Train », un film diablement efficace. Et dont ils avaient envie de nous parler en exclusivité.

Il irradie. Une star, une vraie, apparaît devant nous. Charmant, souriant, détendu, Brad Pitt incarne la définition du mot cool. Le Cary Grant des temps modernes connaît bien la France : « J’aime ce pays, je viens souvent, je passe plus de temps dans le Sud qu’à Paris », précise-t-il, évoquant son immense domaine viticole de Miraval, au centre d’un conflit juridique avec son ex-femme, la mère de ses enfants, Angelina Jolie. Mais les soucis ne seront pas abordés durant cet entretien mené dans une suite de l’hôtel Bristol, en compagnie du réalisateur de « Bullet Train », David Leitch. Un produit d’action pur jus, sans temps mort, au scénario alambiqué, digne des blockbusters estivaux. Pitt s’exprime avec un accent chuintant du Midwest, sa voix traîne, il hésite, cherche parfois ses mots pour ne pas trop se dévoiler, se montre évasif, avec une lueur de malice dans le regard.

L’acteur de tant de bons films hollywoodiens serait âgé de 58 ans. Impossible ! On l’observe sans y croire, avant de comprendre que le temps n’a pas gagné la partie contre lui.

Paris Match. Brad, pourquoi avez-vous accepté ce film d’action pure, ultra divertissant ?

Brad Pitt. Pour m’amuser. On s’est éclatés à le faire, c’est le parfait­ film pour l’été, marrant, nerveux.

David Leitch. “Bullet Train” a été tourné pendant la pandémie, avant que le vaccin n’ait été trouvé. Prendre du plaisir, s’évader ont été notre moteur.

Brad, Ladybug [Coccinelle en VF], votre personnage de tueur à gages, fait quelque peu songer au Cliff Booth d’“Il était une fois à Hollywood”, de Quentin Tarantino…

B.P. Sûrement parce que c’est moi qui l’interprète ! Je n’y peux rien.

Que recherchez-vous dans un rôle ? Un Oscar ?

B.P. Non, jamais, jamais. C’est simple, je regarde deux critères majeurs : l’histoire et le réalisateur. “Bullet Train” est arrivé durant la crise sanitaire, quand nous devenions tous un peu fous. Moi-même, je me suis mis à la céramique, je fabriquais des objets, j’essayais de rester créatif… J’ai lu les trente pages du scénario, j’ai rigolé, et pensé que c’était exactement ce que je voulais voir à l’écran. Et mon ami David était le boss du projet.

Car, David, vous étiez la doublure cascade de Brad sur plusieurs films…

D.L. Sur “Fight Club”, “Troie”, “Mr. & Mrs. Smith”, nous avons passé pas mal de temps ensemble sur la route, on se connaît bien…

B.P. Depuis 1998, David est, littéralement, dans tous les films qu’il vient de citer ! Il m’a entraîné au combat pour les scènes de “Fight Club”.

Votre nouveau film peut-il devenir une franchise ?

B.P. C’est possible, même si je n’ai jamais trop réussi dans ce domaine…

On peut aussi le comparer à une œuvre de Guy Ritchie, avec qui vous avez tourné “Snatch”…

B.P. Guy est super spirituel et en même temps il sait concocter des films énergiques, c’est en cela que l’on peut sentir une connexion avec David. Dave maîtrise le combo “humour et violence”. Ce paradoxe me fait rire quand j’y pense.

“Bullet Train” est un long-métrage très différent de “The Tree of Life”, de Terrence Malick, qui remporta la Palme d’or à Cannes. Est-ce le même travail d’acteur pour vous ?

B.P. Oui, il s’agit de la même chose. Je veux autant jouer dans un film au côté de Will Ferrell que me faire casser la figure par Robert De Niro, même si je n’ai fait qu’un court-métrage avec Scorsese. J’aime tout. Je ne choisis jamais un projet avant d’avoir terminé celui en cours.

Brad, vous avez récemment déclaré dans “GQ” que “Bullet Train” serait probablement un de vos derniers films. Pourquoi ?

B.P. Je n’ai pas vraiment dit cela. J’essayais de faire comprendre que je suis un homme qui a dépassé la cinquantaine, je vieillis… Comment représenter cette saison de ma vie à l’écran ? Je veux vivre plus intensément peut-être au lieu de m’échapper de cette façon dans les films d’action.

Vous arrive-t-il de songer à votre parcours, de vos apparitions télévisées de débutant à “Thelma et Louise”, “L’armée des 12 singes”, “World War Z”… ?

B.P. Je ne regarde pas en arrière, j’ai été chanceux, j’ai travaillé avec des gens merveilleux. Je repense à l’enfant que j’étais, j’adorais les films, aller au cinéma. L’art de raconter une histoire en images me touche, l’idée de me perdre deux heures dans une salle obscure m’a toujours attiré… même si je m’étais orienté vers une carrière de journaliste ! Je n’étais pas assez bon.

Vous êtes un acteur engagé, êtes-vous soucieux de l’avenir de votre pays ?

B.P. Pas vous ? J’ai entendu parler de votre Parlement…

D.L. Notre boulot dans l’industrie du divertissement est de proposer des échappatoires, de délivrer le spectateur de ses soucis. Car les temps sont très sombres.

B.P. Oui, la période est noire…

D.L. En tant que producteur, tu peux aider à faire émerger des jeunes talents, des sujets sensibles, forts, peu traités…

B.P. C’est ce que je vise avec ma société de production, Plan B. Je ressens une immense gratitude d’avoir pu contribuer à des œuvres puissantes, qui captent un peu de l’esprit de l’époque, comme “12 Years a Slave” notamment, ou “Moonlight”, de Barry Jenkins.

Vous produisez des films bien plus profonds que la quête unique de divertissement…

B.P. Mais je cherche toujours quelque chose en tant qu’être humain. Chercher, se casser la figure, chercher encore ! [Il se marre.] Je savais que mon nom aiderait à financer des projets, que je pourrais pousser des sujets difficiles qui, quelquefois, n’ont pas abouti. Quand vous voyez un film, vous pensez que son existence est une évidence, mais cela relève du miracle, les planètes doivent être alignées. Le coût, le pari, tout est si élevé, si énorme.

Sauf si vous êtes au générique d’un film Marvel…

B.P. Oui, oui.

Brad, dans votre carrière, de quels films êtes-vous le plus fier ?

B.P. Oh… Je pense notamment à ceux qui furent complexes à écrire, à fabriquer, tel “Le stratège”. Il nous a fallu deux ans pour finaliser le scénario. “Moonlight”, comme je l’ai dit, fut extrêmement gratifiant… “L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford”, d’Andrew Dominik, a beaucoup d’importance pour moi. Ce film a perdu tellement d’argent, trois personnes ont dû le voir, dont ma mère ! Mais il demeure spécial à mes yeux, je l’ai vu comme un commentaire sur la célébrité, assez personnel.

On ne vous sent pas attaché à Los Angeles, pourtant vous y vivez tous les deux. Est-ce une obligation quand on est dans cette industrie ?

D.L. J’y réside à temps partiel. Vous devez assurer une certaine présence dans cette ville.

B.P. Présence, c’est le terme.

D.L. Cela dit, Brad a atteint un tel niveau de carrière qu’il n’a plus à lutter. On pourrait travailler ailleurs, le Covid nous l’a enseigné.

B.P. Je suis resté à Los Angeles durant la pandémie car cette ville offre des possibilités d’extérieur, malgré tout. Nous n’étions pas si traqués, nous réfléchissions !

Brad, vous êtes ami avec des artistes, dont le sculpteur anglais Thomas Houseago. Que vous apporte sa fréquentation ? Sculptez-vous avec lui ?

B.P. Oui, nous travaillons. Thomas et moi nous sommes rencontrés il y a six ans et sommes devenus proches instantanément. Comme deux frères. Il vient de nous demander, à moi et au chanteur Nick Cave, un ami commun, de participer à une performance autour de la sculpture qui aura lieu en Finlande en septembre. Pour répondre plus amplement à votre question, j’aime, j’adore des tas de formes d’art, une chanson peut me bouleverser ; une peinture me faire pleurer ; un film, rire. Je me sens bien dans le monde de l’art et je vais vous dire pourquoi. Nous les acteurs, on pratique un sport collectif. L’artiste, lui, reste seul, autonome, il dévoile son intimité. Cela peut se révéler passionnant, épuisant, tout cela m’intrigue, me questionne. Dans un atelier, c’est lui et personne d’autre. Du plâtre, des huiles, une toile blanche…

Êtes-vous un bon artiste ?

B.P. Hum… Tout art est bon s’il est authentique, s’il porte une part de vérité. C’est ce que j’essaie de faire.

Mais qui est David Leitch ?

Ancien cascadeur de séries télé, David Leitch, 46 ans, s’est mis à coordonner les cascades au cinéma, puis à chorégraphier les batailles… Et la doublure de l’idole des jeunes Brad Pitt dans les années 1990, c’était lui. Leitch préparait les bagarres de « Fight Club » avec l’acteur, il l’a suivi pour « Spy Game », « Le Mexicain », « Troie »… Une amitié est née. Leitch s’est fait la main comme cinéaste en dirigeant des années durant la seconde équipe, celle qui réalise les scènes non essentielles, sur des films comme « Ninja Turtles », « Wolwerine ». Il codirige en 2014 son premier long-métrage, « John Wick », avant de se lancer en solo en 2017 avec « Atomic Blonde ». Un objet de bonne facture, énergique. Excellent faiseur de blockbusters, Leitch y ajoute sa touche personnelle, comme le prouve son « Deadpool 2 » : son art du dialogue comique couplé à des scènes ultraviolentes. On devine l’influence de Tarantino ou de Guy Ritchie, même si le résultat, chez Leitch, pèche par un manque de finesse, compensé par une grande virtuosité technique. A.R.

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