Produits agricoles

Un choc inflationniste à l’épicerie est inévitable

Les consommateurs doivent se préparer à subir un choc inflationniste à l’épicerie. Les augmentations de prix des aliments constatées jusqu’ici ne sont qu’un pâle aperçu de ce qui est à venir.

À moins d’une aide gouvernementale majeure et rapide, les ménages ne bénéficieront pas cet été du répit inflationniste que représentent habituellement les produits locaux, bien au contraire. Et la situation sera encore pire dans les régions éloignées, où les coûts de transport gonfleront encore davantage la facture.

Les acteurs du milieu agricole consultés au cours des derniers jours par La Presse Canadienne sont unanimes : les producteurs sont aux prises avec une tempête parfaite, alors qu’à peu près tous leurs coûts de production ont explosé. Et plusieurs d’entre eux estiment qu’au-delà des prix, c’est toute la question de la sécurité ou de la souveraineté alimentaire qui risque de se poser à moyen et à long terme.

« Absolument, il va y avoir des augmentations des prix au niveau des aliments, c’est sûr et certain », avoue d’entrée de jeu le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Martin Caron. De combien ? Il ne saurait dire, mais elle sera importante.

Les carburants

Toute la machinerie agricole fonctionne au diesel, et le carburant destiné à la production agricole a beau être moins cher que celui vendu au détail pour le transport, son prix a plus que doublé par rapport à l’an dernier. Au printemps 2021, le diesel agricole se vendait un peu moins de 1 $ le litre. Puis il a augmenté durant l’année pour atteindre un prix moyen de 1,26 $ en 2021. À la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine, il a bondi pour atteindre 2,05 $ le litre en date du jeudi 12 mai.

Lui-même producteur laitier et céréalier, Martin Caron raconte que le diesel lui coûte « à peu près 14 000 $ pour la saison ». « Et j’ai une ferme moyenne. Cette année, ça va me coûter à peu près 10 000 $ de plus, minimalement. » Une augmentation, donc, de 71 %.

Bien des producteurs confient aussi diverses opérations – ensemencement, fertilisation – à des sous-traitants, habituellement payés à l’heure, mais ceux-ci ajoutent maintenant une « surcharge carburant », qui est une autre source d’inflation.

De tels suppléments s’ajoutent aussi chez les transporteurs qui leur livrent ce dont ils ont besoin. Et, du côté des fruits et légumes, « amener des produits frais vers les grands centres, ça prend encore des camions qui, la plupart du temps, appartiennent aux producteurs », souligne Patrice Léger Bourgoin, directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec.

Les fertilisants

Les producteurs d’ici achètent leurs engrais azotés presque exclusivement en Russie. La guerre en Ukraine est ainsi venue aggraver un problème de surchauffe des prix déjà présent pour les fertilisants, car les sanctions canadiennes ont imposé une surtaxe de 35 % sur les engrais russes. L’engrais azoté qui se vendait 630 $ la tonne l’an dernier coûte maintenant plus de 1500 $ la tonne, soit presque le triple.

Le président des Producteurs de grains du Québec, Christian Overbeek, souligne qu’avant même cette lourde taxe, « il y a eu une appréciation de la valeur des engrais pour différentes considérations comme la hausse du prix de l’énergie. Aussi, certaines industries avaient arrêté d’en fabriquer parce que ça leur coûtait trop cher pour en produire. Elles avaient mis leurs installations sur pause. Ç’a créé une rareté ».

Puisque les producteurs avaient commandé leur engrais à l’été et à l’automne 2021, d’importants suppléments imprévus sont venus s’ajouter.

« On avait connu une inflation tout au long de 2021, et là, pour les engrais et les carburants, la guerre a amené de nouvelles hausses. »

— Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec

Daniel Gobeil, président des Producteurs de lait du Québec, raconte que les sécheresses de l’an dernier en Amérique du Sud et les inondations dans l’ouest de l’Amérique du Nord avaient déjà poussé les prix des grains vers le haut. « Il y a eu beaucoup d’épisodes de changements climatiques qui ont amené une surchauffe du prix des grains », une denrée qui s’échange à la Bourse de Chicago et qui est donc très sensible aux variations de l’offre et de la demande.

L’effet domino des grains sur la viande et le lait

L’un des usages importants des grains est de nourrir les animaux. « Pour les productions animales, depuis environ 12 mois, on parle beaucoup des coûts d’alimentation, surtout de la hausse du coût des grains, explique M. Gobeil. Avec la hausse du prix des fertilisants et des carburants, ça contribue encore à la hausse des céréales, alors c’est sûr que nous, on subit des augmentations mois après mois et on ne sait pas encore aujourd’hui quand ces hausses de prix vont s’arrêter. »

Évidemment, on doit donc s’attendre à de nouvelles hausses du coût de la viande. Dans le cas du lait – et, par extension, des produits laitiers –, la hausse record de 8,4 % de février dernier va certainement pâlir à côté de ce qui est à venir. Le marché du lait est régi par le système de gestion de l’offre. Chaque année, en février, on ajuste le prix demandé en fonction d’une analyse des coûts de production pour l’année précédente se terminant en octobre.

Or, les prix des fertilisants et des carburants se sont surtout envolés après octobre 2021. Les consommateurs devront donc s’attendre à des hausses massives du prix des produits laitiers en février 2023, à moins que le gouvernement fédéral et la Commission canadienne du lait accèdent aux demandes des producteurs. Ceux-ci réclament un système de fixation de prix plus réactif avec un deuxième ajustement annuel, possiblement en août. Mais pour le consommateur, cela signifie simplement qu’il absorbera une première part de la hausse à la fin de l’été 2022 et une autre en février 2023.

« Il faut ajuster cette formule au moins deux fois par année, parce que pour les fermes, le temps de réaction est trop long. Il ne faudrait pas en arriver à des décisions néfastes sur les entreprises », fait valoir M. Gobeil.

Finalement, puisqu’on parle de productions animales, il ne faudrait pas oublier la grippe aviaire, qui coûte très cher aux producteurs de volailles et d’œufs et qui constitue une autre source d’inflation.

Les coûts de main-d’œuvre

Il y a plusieurs raisons de se réjouir de l’augmentation du salaire minimum, un revenu à peine suffisant pour survivre, mais cette hausse sera aussi refilée au consommateur, car son impact est important du côté maraîcher, horticole et des petits fruits.

Martin Caron souligne qu’une étude de l’UPA a démontré que « le coût le plus important dans ces secteurs, c’est la main-d’œuvre. C’est 50 % du coût d’une fraise. Chaque fois que les salaires augmentent, automatiquement ça a un impact majeur sur le coût des aliments ».

En plus, dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, beaucoup de producteurs savent pertinemment qu’ils devront offrir plus que le salaire minimum.

Taux d’intérêt et pénuries

Et comme si tout ça n’était pas suffisant, la récente hausse des taux d’intérêt fait extrêmement mal aux producteurs, qui ont dû débourser plus que prévu pour leurs intrants. « On manque de liquidités dans nos entreprises agricoles, de sorte que nos gens envisagent d’augmenter leurs marges de crédit, mais à des taux plus élevés », révèle Martin Caron.

Sauf que « chaque fois que les taux d’intérêt augmentent de 0,5 % au niveau agricole, il y a 200 millions qui sont retirés des marges des producteurs agricoles. Ça inquiète beaucoup les gens parce qu’on parle d’augmentations de 1,5 % à venir. Et ça, ça voudra dire qu’il y aura 600 millions de moins au niveau des bénéfices dans l’agriculture québécoise globale », avertit-il.

Pour couronner le tout, la fragilité des chaînes d’approvisionnement ajoute des maux de tête, particulièrement du côté des produits frais. Patrice Léger Bourgoin rapporte qu’il y a une pénurie d’élastiques alimentaires utilisés pour faire les paquets de brocoli ou d’asperges, par exemple. Ces élastiques proviennent de Chine et les commandes n’arrivent pas à cause de la COVID-19. Par ailleurs, il manque de boîtes. « Je ne devrais pas avoir de difficulté à m’approvisionner en boîtes. La production nord-américaine de carton ondulé est quand même assez importante. Mais l’explosion du commerce en ligne a fait en sorte qu’il y a actuellement une demande de boîtes plus grande que l’offre, et là aussi on doit payer plus cher. »

L’État à la rescousse du consommateur ?

On ne sera pas surpris d’entendre les producteurs réclamer une aide de l’État. Ils le font depuis des années, pour toutes sortes de raisons liées habituellement aux aléas de la météo. Mais même en faisant abstraction de l’explosion des coûts, il serait difficile de leur donner tort. Le dernier rapport Politiques agricoles : suivi et évaluation de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publié en 2021, révèle que « depuis la fin des années 80, le Canada a considérablement réduit le soutien à l’agriculture ». Ce soutien a diminué de moitié entre 1988 et 2002 et « a été de nouveau divisé par deux entre 2002 et 2020, et représente maintenant 9 % des recettes agricoles brutes – environ la moitié de la moyenne OCDE ». En d’autres termes, le Canada donne à ses producteurs deux fois moins que la moyenne des pays de l’OCDE.

« On a beau vouloir être efficaces, productifs, tout ça a ses limites. Si on veut rester compétitifs, on doit avoir un soutien agricole à la même hauteur que les autres. Aux États-Unis, ils sont deux fois plus soutenus qu’au Canada, et ils en reçoivent encore plus en Europe. »

— Martin Caron, président de l’Union des producteurs agricoles

« C’est vraiment important qu’on ait un soutien si on veut maintenir notre agriculture. Quand la pandémie est arrivée, [la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau] et [le premier ministre du Québec, François Legault] ont dit : on ne laissera pas tomber nos gens, on va avoir des fonds pour les soutenir. On s’attend donc à avoir des programmes d’aide aux producteurs qui vont peut-être moins affecter le prix pour les consommateurs », ajoute-t-il.

Sans une aide gouvernementale, il est certain que les consommateurs subiront une forte hausse, car les producteurs ne peuvent pas produire à perte. Par contre, « le pouvoir d’achat du consommateur a quand même ses limites, note Daniel Gobeil. Il faut que le gouvernement canadien vienne aider le secteur et limiter l’inflation pour le consommateur ».

Sécurité alimentaire

Et si d’éventuelles hausses leur faisaient perdre leur compétitivité face aux producteurs du sud des États-Unis, du Mexique ou d’autres pays chauds qui cultivent toute l’année avec des coûts de main-d’œuvre plus faibles et des réglementations environnementales plus laxistes, c’est toute l’industrie qui pourrait être mise en péril, dit Martin Caron. « On parle de politique bioalimentaire au Québec. Au fédéral, on parle d’agriculture aussi, mais il y a encore un autre pas à faire. Nous, on parle d’autonomie, et c’est de la pérennité de l’agriculture qu’il est question. »

« Je suis préoccupé parce que cette année, il y a une ambiance un peu morose, raconte de son côté Patrice Léger Bourgoin. Ces jours-ci, j’ai au moins un membre ou deux par semaine qui m’appellent pour me dire : “Si c’est une saison aussi difficile que l’an dernier, ça se peut que je réfléchisse à faire autre chose.” »

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