Nuits magiques

La musique qui fait battre le cœur et les tempes, le frôlement des corps, la sueur, la drague, la baise, la fête jusqu’au bout de la nuit avec des centaines de gens… Tout ce qu’on ne peut pas vivre depuis presque un an. Pour combattre le couvre-feu par le feu, du moins le feu de l’écrit, on peut courir les bars avec les club kids croisés dans Les carnets de l’underground, premier livre de Gabriel Cholette. En tout cas, ça rappelle les virées dans les discothèques gaies du Village autrefois, à cette différence près qu’il existait encore des descentes de police pour contrôler la débauche (mais c’étaient les dernières).

Plusieurs textes de Gabriel Cholette, qui travaille à une maîtrise en littérature française du Moyen Âge, ont d’abord été publiés dans un projet sur Instagram, avec les illustrations de Jacob Pyne, et se sont frayé un chemin vers la nouvelle collection Queer de Triptyque, qui nous a donné La Minotaure de Mariève Maréchale, Désormais, ma demeure de Nicholas Dawson et Cette blessure est un territoire de Billy-Ray Belcourt.

C’est une version augmentée, où les illustrations ont suivi, ce qui n’est peut-être pas sans rappeler les images ornant les manuscrits du Moyen Âge, justement, comme pour souligner la beauté d’un autre culte, où la chair est reine.

De Berlin à Montréal, en passant par New York, Paris ou Miami, le narrateur écume le nightlife queer des villes, les raves, les after partys et les invitations improvisées qui viennent avec, accumule avec légèreté les amants de passage, consomme beaucoup de drogues et d’alcool avec les ami·es, ne se couche jamais avant les premières lueurs de l’aube.

On pénètre avec lui dans ces territoires méconnus des hétéros, plus libres et plus codés aussi, où on fait des lignes dans les toilettes et la queue aux dark rooms. Parfois complètement givré, il se contente simplement d’écouter les gémissements de plaisir de la faune qui l’entoure, un autre type d’ivresse.

Il se souvient comment il a appris à danser au Unity où il a pu entrer avec de fausses cartes d’identité, pratiquement en route vers son destin. « En marchant vers le U j’avais l’impression d’avoir atteint en trois secondes ma taille d’adulte. » Combien de jeunes sont-ils privés en ce moment de cette rencontre avec soi-même ? C’est en lisant ce livre qui fait sortir et s’éclater qu’on a cette pensée douloureuse.

À fricoter partout entre deux avions, on finit par perdre le nord, et rater des occasions. « Quand tu rencontres quelqu’un dans un club et qu’il te demande when are you leaving ?, il y a toujours un moment d’hésitation à savoir si sa question concerne le party ou la ville. Et cette question revient soir après soir. Probablement parce que c’est comme une malédiction pour les locaux : qui veut s’attacher à une personne qui part dans trois semaines ? » Mais notre époque permet de préparer les coups, de dater sur Grindr, de s’envoyer des photos compromettantes en souvenir. « Les photos me gênent pas parce que par miracle, j’ai quand même l’air cute dans mon vomi », lit-on après une nuit bien remplie.

Tout de même, on n’est jamais plus conscient du temps qui passe trop vite que lorsqu’on brûle la chandelle par les deux bouts : « Quand j’utilise la caméra de mon cellulaire pour me regarder, pour être certain que tout est encore là, j’ai toujours peur de la même chose : de voir des cernes qui partent plus, des rides avant l’heure qui auraient eu raison de moi, comme si elles me disaient tu es allé trop loin. Maintenant, c’est irréversible. »

La quête effrénée d’extases se mêle à une certaine mélancolie sans pathos et sans plainte, « les cellules brûlées mais contentes de l’être – tout ce qui semble nécessaire pour survivre », très bien résumée dans ce texte où le narrateur chante en boucle avec sa bande dans un taxi Nothing Breaks Like a Heart de Miley Cyrus, chanson qui nous prévient que this world can hurt you, mais que nothing, nothing, nothing’s gonna save us now. C’est bien pourquoi il faut savoir exulter, ce que Gabriel Cholette semble avoir très bien compris et sait très bien transmettre.

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