Combien vaut le premier choix ?

En 1993, les Sénateurs d’Ottawa ont choisi Alexandre Daigle au premier rang du repêchage de la LNH. Au grand bonheur de l’attaquant québécois. « Je voulais être le premier choix. Personne ne se souvient du nom du deuxième. »

Qui était le deuxième de sa cohorte ?

Le défenseur Chris Pronger. Gagnant du trophée Norris. Du trophée Hart. De la médaille d’or olympique. De la Coupe Stanley. Membre du Temple de la renommée. Alors que Daigle, lui, n’a remporté qu’un seul honneur.

Celui de la recrue du mois d’octobre 1993.

Cette déclaration – mal avisée – lui a été reprochée toute sa carrière. C’est vrai que ses bottines n’ont pas suivi ses babines. Sauf que, sur le fond, Daigle avait raison. Les premiers choix sont ceux dont on se souvient.

Pourquoi ?

Parce qu’ils dominent.

Démesurément.

Depuis le lock-out de 2005, les premiers choix – qui représentent 1,5 % des joueurs de la ligue – ont gagné 65 % des trophées Hart. Et 82 % des trophées Maurice-Richard, remis au meilleur buteur de la LNH. Des statistiques stupéfiantes.

Vos méninges grésillent ? Je vous conseille de boire un litre de Slush aux framboises bleues. Tout de suite. Pour rétablir votre température cérébrale. Sans quoi le tableau suivant pourrait faire surchauffer votre cerveau.

Ces écarts de performance entre les trois premiers choix prouvent une chose : gagner la loterie, ça confère un avantage compétitif disproportionné. Même si le gain n’est que d’une ou deux places.

Comment quantifier cet avantage ?

Maints chercheurs et statisticiens ont creusé la question. Michael Schuckers a même réalisé trois études sur le sujet. La première fois, c’était en 2011. Il a développé un indice basé sur le nombre de matchs disputés par chaque joueur sélectionné entre 1988 et 1997, lors des sept années suivant le repêchage – en gros, jusqu’à leur autonomie.

Quelques années plus tard, il a raffiné sa formule. Cette fois, en tenant compte du temps de jeu. Une mesure plus précise. Surtout, un meilleur indicateur de la qualité d’un joueur. La logique est simple : plus un hockeyeur excelle, plus son entraîneur lui donnera de la glace. Schuckers a utilisé deux échantillons : les repêchés de 1998 à 2002, puis ceux de 2003 à 2008.

Les résultats sont fascinants. Attardons-nous sur sa plus récente étude, réalisée avec des joueurs encore actifs. Les premiers choix de cette période sont Marc-André Fleury, Alex Ovechkin, Sidney Crosby, Erik Johnson, Patrick Kane et Steven Stamkos.

L’écart de valeur entre les deux premiers choix ?

Environ 10 %.

Entre le premier et le troisième ?

Autour de 20 %. Un canyon. Imaginez la chance des Blackhawks, en 2007, lorsqu’ils sont passés du cinquième au premier rang en remportant la loterie. Un gain de… 35 % !

Stephen Burtch, de Sportsnet, a obtenu des résultats similaires avec un indice basé sur la production offensive des attaquants. Les pertes de valeur sont de 15 % et de 25 % pour les deuxième et troisième choix.

L’ancien blogueur Eric Tulsky, aujourd’hui vice-président de la stratégie hockey des Hurricanes de la Caroline, a emprunté un chemin différent. Il a plutôt analysé toutes les transactions impliquant seulement des choix au repêchage, entre 2006 et 2012. Afin d’accorder une valeur pour chaque rang de sélection. (Les équipes de la LNH font des exercices semblables.)

Conclusion : les écarts sont encore plus prononcés que dans les hypothèses de Michael Schuckers et de Stephen Burtch. Du premier au deuxième choix, la chute est de 30 %. Du premier au troisième : de 40 %. Brutal. Concrètement, une équipe devrait céder 3 choix parmi les 10 premiers pour obtenir le premier.

Maintenant, la grande question. Un premier choix au total permet-il à une équipe d’augmenter ses chances de gagner ?

Examinons les données. Depuis 2004, 8 des 15 champions ont misé sur un premier choix dans leur alignement. Donc, plus de la moitié. C’est significatif. Les autres ? Souvent, ils avaient un deuxième et un troisième choix. En même temps. Comme les Ducks, en 2007, avec Chris Pronger et Scott Niedermayer.

En fait, pendant cette période, seulement trois clubs ont gagné la Coupe sans joueur repêché parmi les trois premiers : les Red Wings (2008), les Bruins (2011) et les Blues (2019).

Le cas des Blues est intéressant. Ils ont repêché Erik Johnson au premier rang, en 2006. Ils l’ont ensuite échangé contre Kevin Shattenkirk. Qui, lui, a été échangé contre un choix de premier tour. Qui, lui, a été refilé aux Flyers. Contre Brayden Schenn. Le deuxième attaquant le plus utilisé par les Blues lors de leur conquête de la Coupe.

Une dernière gorgée de Slush pour reposer votre cerveau ?

Allez-y. Ça vous fera du bien. Car la suite pourrait faire exploser votre cerveau.

Savez-vous combien de joueurs repêchés au premier rang depuis 2010 ont gagné la Coupe ?

Cinq ? Quatre ? Trois ? Deux ? Un ? Non. Aucun.

Surprenant ? Pas tant que ça. Pour une raison très simple : leurs prédécesseurs dominent toujours. C’est quand même remarquable que les trois équipes ayant repêché au premier rang en 2004, 2005 et 2006 soient les gagnantes des coupes de 2017, 2018 et 2019 – 15 ans plus tard.

Sans surprise, le premier choix de 2008, Steven Stamkos, est maintenant en bonne position avec le Lightning. Tout comme Nathan MacKinnon, avec l’Avalanche. Ryan Nugent-Hopkins et Connor McDavid, avec les Oilers. Auston Matthews et John Tavares (repêché par les Islanders) auront aussi leurs chances. L’exception : les Devils, qui, avec deux premiers choix, continuent de patauger dans le fond de la cave.

Gagner le gros lot, ça ne change pas le monde.

Sauf que ça aide.

Démesurément.

LA BULLE ÉCLATERA-T-ELLE ?

L’Impact de Montréal s’envolera jeudi vers Orlando pour y disputer le tournoi de la MLS. Cette compétition survient au pire moment. La Floride bat des records de contagion de la COVID-19. Le dernier bilan fait état de près de 9000 nouveaux cas. En seulement 24 heures. C’est énorme.

Pour vous donner une idée, au sommet de la crise, en mars, l’Italie a recensé 6500 nouveaux cas en une journée. Et à ce moment, personne – absolument personne – n’aurait osé y présenter un tournoi de soccer.

La MLS reste déterminée. Elle mise sur son concept de bulle, dans laquelle les joueurs seront soi-disant isolés du reste du monde. Soi-disant, car je doute que plus de 400 athlètes dans la vingtaine et la jeune trentaine respectent tous le reconfinement auquel ils seront soumis. Surtout de un à deux mois.

C’est beaucoup leur demander.

D’ailleurs, des footballeuses du Pride d’Orlando ont dû déclarer forfait, cette semaine, après que les plus jeunes joueuses de leur équipe eurent contracté le virus en sortant dans les bars et les discothèques de la ville. Celles qui respectaient le protocole n’étaient pas très contentes.

Combien de temps avant que la bulle de la MLS n’éclate ?

Je prends les paris.

En heures.

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