Les mots qui cachent les maux

Tel l’écouvillon ramonant notre nez, la pandémie a introduit, de force, dans notre bouche, plusieurs nouveaux mots, auxquels nous ne nous habituons pas. Auxquels nous ne nous habituerons jamais.

Présentiel. Ça nous fait grincer des oreilles, présentiel. À tel point que l’on préfère presque rester chez nous, plutôt qu’être là, en présentiel. Qu’est-ce qui nous rebute tant dans ce terme ? Probablement sa soudaine nécessité. Ça nous rebute d’être obligés de spécifier que l’on va se présenter physiquement, avec un nouveau mot dont on ne se servait pas, avant. Avant, quand ça allait bien. Et puis, il y a quelque chose qui sonne faux à ajouter un iel au présent. Comme dans « ferme ta iel ». Plutôt que de dire » soyez-y en présentiel », pourquoi ne dit-on pas, tout simplement, « soyez-y en personne » ? Trop simple, justement. En temps réglementé, il faut tout compliquer.

Confiner. Ce verbe existait avant, mais personne ne s’en servait, mis à part quelques snobs : « Pour les vacances d’hiver, je vais me confiner dans les Alpes. » Le peuple, lui, ne se confinait pas, il s’enfermait : « J’avais tellement de devoirs à faire, je suis resté enfermé tout le week-end. »

Bien sûr, quand les autorités ont dû nous annoncer qu’on ne pouvait plus sortir, il fallait trouver le mot acceptable. Le mot qui ferait passer la mesure. L’enfermement ? L’emprisonnement ? La détention ? La séquestration ?

On a dû chercher longtemps. Et puis un pincé a trouvé : le confinement. C’est chic. Vaut mieux être un confiné qu’un enfermé. On se sent comme un fruit confit plutôt que comme un fruit pourri.

Distanciation. Avant, il n’était question que de rapprochements. Il fallait aller vers les gens. Il fallait maximiser l’espace. On nous entassait les uns par-dessus les autres, au spectacle comme au restaurant. Et puis, coronavirus oblige, il a fallu se tenir loin, à deux mètres des postillons. Mais comment le dire ? Espacement ? Ça fait objet. Éloignement ? Ça fait tristounet. Séparation ? Trudeau n’aimait pas. Alors, distanciation. Même si ce n’est pas vraiment ça.

La distanciation est un procédé qui consiste à remplacer, chez le spectateur, l’identification au personnage par une attitude critique. On est plus dans le vocabulaire de Robert Lepage que dans celui de Christian Dubé. Justement, c’est ça, le truc. Présentiel, confinement, distanciation, trouver des mots inutilisés, des mots neutres, des mots sans souvenirs, sans émotion. Des mots qui cachent les maux.

Le pire de tous, c’est délestage.

Nous devons procéder au délestage. Les hôpitaux sont rendus au stade 4 du délestage. On va devoir faire encore plus de délestage. Ça se glisse bien. Ça fait responsable. Et surtout, ça décrit insensiblement ce que l’on est en train de faire. Sans révolter. Sans horrifier. Sans faire pleurer.

Dans le Larousse, délester, ça signifie réduire la charge de quelque chose. On réduit la charge de notre système de santé. Question de libérer des lits pour tous les malheureux atteints de la COVID. Il faut ce qu’il faut. OK. Ça, c’est l’angle administratif de l’affaire.

Mais en réalité, on arrête de soigner des gens qui ont besoin d’être soignés. On suspend les traitements. Ces patients ne sont pas des délestés, ce sont des délaissés. Des maltraités.

Je sais qu’on n’a pas le choix. Je sais qu’on en est rendus là. Mais le mot délestage est un mot dangereux, une pilule qui nous anesthésie le cœur. Il ne faut pas dissimuler cette étape avec une terminaison bidon. Le délestage, c’est l’arrêt des soins. Il faut le désigner ainsi, pour que les chanceux en santé, que nous sommes, ressentent ce que l’on est en train de faire vivre à des gens. Mettre le Québec sur pause, c’est une chose. Mettre des Québécois malades sur pause, c’est grave.

On va avoir plus le goût d’être solidaires, plus envie de respecter les mesures sanitaires (même si on est écœurés après deux ans) si, au lieu d’amoindrir la vérité actuelle en ne parlant que de délestage, on décrit vraiment ce qu’on est obligés de faire : hypothéquer la santé de concitoyens. Peut-être même que ça pourrait convaincre quelques non-vaccinés d’aller recevoir leurs doses. Être en partie responsable du délestage, ça ne bouleverse pas autant que d’être en partie responsable de la souffrance de ses prochains.

Délestons le mot délestage.

Appelons les maux par leurs mots.

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