Des espaces à remplir

Il y a beaucoup de papier d’emballage caquiste autour de l’annonce des Espaces bleus.

François Legault décline l’identité québécoise en trois thèmes : la langue, la laïcité et la culture. Pour le français et la laïcité, les projets de loi ont été respectivement déposé et adopté. Il restait la culture, synonyme de « fierté » à ses yeux. De célébration du passé et de rayonnement des exploits du présent.

Le premier ministre cherchait un legs. Il croit l’avoir trouvé avec ses Espaces bleus. Le réseau compléterait sa trilogie d’héritages en infrastructure, avec les maisons des aînés et les nouvelles écoles aux stèles bleues.

Que penser du concept ?

Dans la bouche de M. Legault, le projet ressemble à une célébration nationale. En conférence de presse, il a évoqué des choses qu’il aime personnellement : le fleuve, le hockey, les chansonniers, Céline Dion, l’audace des premiers colons, l’entrepreneuriat et les traits distinctifs de chaque région, comme les alumineries au Saguenay.

Tout cela est très bien, mais l’histoire sert plus à se comprendre qu’à se célébrer, en se souvenant aussi des épisodes sombres.

Mais au-delà du discours politique, quand on examine le projet en lui-même, on le découvre sous un autre jour.

Il est ambitieux.

On peut le diviser en deux volets.

Le premier, c’est le bâtiment. Il y aura un Espace dans chaque région. La plupart des Espaces bleus auront leur adresse dans un édifice patrimonial. Québec veut ainsi les protéger et les restaurer.

Mais de quels lieux parle-t-on ? Mystère. À l’exception du Séminaire de Québec, les lieux choisis restent confidentiels pour éviter la spéculation.

Le second volet, c’est la programmation. Même si M. Legault s’est aventuré dans les détails, il ne sera évidemment pas aux commandes. Ce mandat est confié au Musée de la civilisation, à Québec.

Chaque Espace contiendra une exposition permanente sur l’histoire et la culture de la région. Il y aura aussi des présentations temporaires rotatives qui se promèneront d’un établissement à l’autre. Un accent devrait être mis sur le contenu immersif.

De plus, une salle multifonctionnelle présentera de petits évènements. Avec une capacité prévue de 50 à 100 sièges dans la plupart des cas, Québec espère ne pas phagocyter la programmation des salles de spectacle environnantes.

À cela s’ajoute un café servant la gastronomie régionale.

La qualité dépendra donc du Musée de la civilisation. Cette société d’État devra s’assurer de rester complémentaire aux musées locaux, en misant sur la richesse de la collection qui sommeille dans ses réserves. Le choix ne manque pas. Ses collections, qui comptent 225 000 objets et 197 000 livres anciens, figurent au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. Le Musée possède par exemple la deuxième collection d’instruments scientifiques en Amérique, après celle de l’Université Harvard.

D’ailleurs, l’Espace bleu de la Capitale-Nationale, qui sera le plus grand du Québec, se doublera d’un musée des sciences, un projet cher au maire Régis Labeaume.

Cet Espace-là, à tout le moins, semble bien parti.

* * *

Il est difficile d’avoir une opinion tranchée sans tomber dans la complaisance ou le désabusement.

Aucun intervenant en culture n’avait demandé des Espaces bleus et on n’a pas encore vu le résultat. Pour applaudir, il faut de la foi.

Reste que le gouvernement caquiste veut mieux faire connaître l’histoire et la culture du Québec, et il injectera 259 millions pour le faire. Ce n’est pas banal !

A priori, le contexte peut étonner. Est-ce la priorité, alors que le milieu de la culture peine à se relever du choc de la pandémie ?

En fait, l’annonce se préparait depuis longtemps. Les fonds avaient été budgétés avant le premier cas de COVID-19.

Aux artistes assommés par la pandémie, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, peut répondre que son gouvernement a déjà beaucoup dépensé pour les aider. Son plan de relance totalise 760 millions. Ces sommes s’ajoutent à la hausse du budget annoncée juste avant la pandémie.

Mais plus la somme est grande, plus de petits producteurs et artistes peuvent se dire qu’ils auraient pu faire autre chose avec la manne.

Certains auraient préféré qu’on s’en remette aux initiatives locales d’artistes pour s’approprier ces lieux patrimoniaux. Et que la programmation soit plus axée sur la création artistique que sur la commémoration nationale.

Il faut y voir un choix politique aux résultats encore inconnus.

M. Legault parle d’identité sous une forme positive et rassembleuse. Mais j’espère que les Espaces bleus ne cannibaliseront pas le travail des salles et musées qui existent déjà.

Et surtout, qu’ils accorderont une place adéquate à ceux qui portent la culture dans leur région. Car ce sont eux qui la gardent vivante.

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