« Ce projet de loi est inacceptable »

Des milliers de personnes se sont rassemblées samedi à Montréal pour dénoncer le projet de loi 96 du gouvernement Legault. Ses opposants en ont contre des dispositions qu’ils jugent discriminatoires et susceptibles de limiter l’accès aux services, en plus de nuire économiquement au Québec.

« Je suis quelqu’un qui adore le Québec, qui embrasse la francophonie », affirme Judith Robinson, une avocate rencontrée sur place. « Mais ce projet de loi est inacceptable. »

Le projet de loi 96 sur « la langue officielle et commune du Québec, le français », présenté il y a un an par le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barette, vise à « affirmer que la seule langue officielle du Québec est le français ». Il propose pour ce faire des modifications législatives dans une multitude de domaines, notamment l’éducation, le monde des affaires et la prestation de services publics.

La manifestation de samedi était organisée par le Quebec Community Groups Network (QCGN), la Quebec English School Board Association (QESBA) et d’autres groupes de défense de la minorité anglophone de la province. Les participants s’étaient donné rendez-vous devant le collège Dawson vers 10 h avant de marcher jusqu’au bureau montréalais du premier ministre François Legault.

La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, était également présente pour dénoncer ce qu’elle estime être une tentative de division de la part du premier ministre Legault.

« La réalité, c’est qu’un premier ministre doit être le premier ministre de tous les Québécois. »

— Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

Si elle salue certaines dispositions du projet de loi, comme celles sur l’offre de cours de francisation, elle s’oppose à l’interdiction d’offrir des services publics autrement qu’en français – sauf exception – et aux limites d’effectifs imposées aux cégeps anglophones.

« La capacité d’entrer dans les bureaux et de prendre l’ordinateur d’une personne, de l’inspecter sans aucun mandat de perquisition nous préoccupe », dit Terry Wagner, rencontrée sur place, dont le sentiment est partagé par de nombreux manifestants.

Le projet de loi prévoit notamment que des fonctionnaires pourront pénétrer dans les bureaux et « faire utiliser par toute personne présente qui y a accès tout ordinateur, tout matériel ou tout autre équipement se trouvant sur les lieux pour accéder à des données contenues dans un appareil électronique, un système informatique ou un autre support ou pour vérifier, examiner, traiter, copier ou imprimer » des données.

Le ministre Jolin-Barette a déjà soutenu que cette portion du projet de loi avait été « montée en épingle » par ses détracteurs et indiqué qu’il n’était pas question que des agents de l’Office québécois de la langue française (OQLF) débarquent sans mandat pour fouiller tous les ordinateurs d’une société.

Enjeux autochtones

« Je suis ici pour défendre les jeunes de Kahnawake et leur position reconnaissant que le projet de loi 96 est un autre obstacle à leur réussite et à leur éducation qui leur est imposé », déclare Taiaiake Alfred, rencontré sur place.

« C’est assez ironique en cette soi-disant ère de réconciliation, que partout ailleurs au Canada on essaie de trouver des moyens pour que les Autochtones réussissent, et ici ils mettent un autre obstacle sur leur chemin. »

— Taiaiake Alfred

Le projet de loi 96 obligera les élèves des cégeps anglophones à suivre trois cours en français pendant leurs études collégiales. Ceux qui n’ont pas la capacité de le faire pourront plutôt suivre trois cours de français. Cela s’ajoute aux cours de français langue seconde déjà prévus dans les programmes des collèges anglophones.

« Ma principale préoccupation, oui, ce sont les cours au cégep », dit M. Alfred. « Nous sommes ici sur nos propres terres, que nous choisissions de parler le kanyen’kéha [la langue mohawk], l’anglais ou le français – et nos gens peuvent parler les trois –, nous devrions être capables de parler la langue que nous voulons sur notre propre territoire. »

Winoa Polson-Lahache, aussi de Kahnawake, abonde dans le même sens. « Je suis préoccupée par tous les impacts du projet de loi, en fait, pas seulement en éducation. Cela va avoir d’énormes impacts sur la justice, sur la santé, sur le social », énumère-t-elle.

« Toute personne qui veut travailler comme professionnel en tant que médecin, avocat, ça va limiter sa capacité à le faire. Ça va limiter la capacité de nos jeunes à rêver. »

— Winoa Polson-Lahache

L’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) a déjà réclamé des exemptions du projet de loi, craignant des effets « dévastateurs » et « l’exode » de leurs étudiants. Québec a rejeté ces demandes.

De nombreuses autres voix se sont déjà élevées pour s’opposer au projet de loi dans sa forme actuelle ou réclamer des exceptions, notamment dans le monde des affaires et des PME, ou pour la prestation de services publics essentiels et de soins de santé.

Invité à réagir à la manifestation de samedi, le cabinet du ministre Jolin-Barette assure que « d’aucune façon le projet de loi 96 n’empêchera les Québécoises et les Québécois de se faire soigner adéquatement ».

« Nous réitérons que le projet de loi a été élaboré en tout respect des droits et des institutions de la communauté anglophone du Québec », ajoute-t-on.

Le débat sur l’adoption du projet de loi a été amorcé puis ajourné jeudi.

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